PARTIE 3 :
La chambre d’hôpital sentait l’antiseptique et le désespoir muet. Camille fixait le plafond, ses yeux sombres, autrefois pleins de feu, semblaient creusés par l’eau glacée du lac de Montriond. Jacques se tenait près d’elle, tenant sa main froide. Claire, assise dans un fauteuil près de la fenêtre, feuilletait son carnet noir, le visage fermé.
— Une tisane, murmura Claire. Sais-tu de quoi elle était faite, Camille ?
Camille secoua la tête faiblement.
— Non. Elle avait un goût amer… métallique. Adrien m’a dit que c’était pour me détendre. Il était si… attentionné, soudainement.
— Une substance indétectable après quelques heures, probablement, supposa Claire. Une vieille ruse.
Jacques serra les poings, les phalanges blanches.
— Ils ne s’en tireront pas comme ça.
Claire leva les yeux, un éclair froid dans le regard.
— Non. Ils ne s’en tireront pas. Mais il faut jouer serré. Les de Villiers ont des relations, des appuis. La justice classique pourrait être trop lente, ou pire, se laisser corrompre.
— Qu’est-ce que tu proposes ? demanda Jacques, la voix rauque.
— Nous devons trouver la faille dans leur armure. Le pacte successoral est un mobile puissant, mais il ne suffit pas à prouver la préméditation. Il nous faut des preuves matérielles, des témoignages.
Camille se racla la gorge.
— Inès, dit-elle d’une voix faible. Inès a appelé les secours.
— Inès, répéta Claire, songeant à l’épouse de Thibault. Elle est la clé. Pourquoi a-t-elle trahi sa propre famille ?
— Elle a toujours été… différente, murmura Camille. Plus fragile. Moins impitoyable. Thibault la traitait mal. Peut-être qu’elle a vu une opportunité de se libérer.
Claire hocha la tête.
— Je vais me renseigner sur elle. Et toi, Jacques, tu vas retourner au chalet.
Jacques sursauta.
— Retourner là-bas ?
— Oui. Les de Villiers penseront que tu es trop effrayé, trop occupé avec Camille pour agir. Ils seront moins prudents. Cherche la moindre chose suspecte. La tarière, les restes de la tisane, des documents… Tout ce qui pourrait nous aider.
Jacques acquiesça, le visage déterminé. Il était prêt à affronter l’enfer pour venger sa fille.
Le chalet de Haute-Savoie était silencieux, baigné d’une lumière blafarde. La neige recouvrait les traces de la tragédie, mais l’atmosphère était lourde. Jacques s’introduisit par la porte de service, évitant les caméras de sécurité.
Il fouilla les pièces, cherchant méthodiquement. Dans la cuisine, il trouva une boîte de tisane entamée, cachée au fond d’un placard. Il prit quelques feuilles et les glissa dans un sachet.
Dans le bureau de Charles, il fouilla les tiroirs, cherchant des documents compromettants. Il trouva un carnet de notes, rempli de chiffres et de noms. Il prit quelques photos avec son téléphone, avant de le remettre à sa place.
Il s’apprêtait à quitter la pièce, lorsqu’il remarqua un coffre-fort dissimulé derrière un tableau. Il connaissait les combinaisons que Charles utilisait souvent. Il essaya plusieurs combinaisons, jusqu’à ce que le coffre-fort s’ouvre avec un léger clic.
À l’intérieur, il y avait des dossiers, des clés USB, et… une enveloppe cachetée. Il l’ouvrit et trouva une lettre manuscrite.
C’était une lettre d’Adrien à Charles, datée de quelques jours avant l’accident.
Père,
La situation est intenable. Camille refuse d’avorter. Elle menace de nous exposer, de tout détruire. Elle a trouvé des documents sur les déversements illégaux de l’usine de Rhône-Alpes. Elle a compris que le pacte successoral n’est qu’une façade pour protéger notre fortune de ses enquêtes.
Je ne peux pas la laisser faire. Thibault a raison, il faut agir vite. La tarière est prête.
Adrien
Jacques sentit son sang se glacer. La lettre était la preuve qu’ils attendaient. La preuve de la préméditation, du complot. Et elle révélait un secret encore plus sombre : les déversements illégaux, la véritable raison de la haine des de Villiers envers Camille.
Il rangea la lettre dans sa poche et quitta le chalet, le cœur battant à tout rompre.
Claire examina la lettre avec attention. Son visage était impassible, mais ses yeux brillaient d’une lueur vengeresse.
— C’est ce qu’il nous fallait, dit-elle. La preuve parfaite.
— Et les déversements illégaux ? demanda Jacques.
— C’est notre arme fatale. Les de Villiers ont pollué la région, empoisonné les sols et l’eau. Camille le savait, et c’est pour ça qu’ils l’ont tuée… ou qu’ils ont essayé.
Camille, toujours clouée au lit, écoutait la conversation, le regard sombre.
— Ils vont payer, murmura-t-elle.
— Oui, répondit Claire. Mais nous ne devons pas agir seuls. Nous allons utiliser la presse, les médias. Nous allons dévoiler leur vrai visage.
Claire organisa une rencontre secrète avec un journaliste d’investigation renommé, un ami de longue date. Elle lui remit la lettre d’Adrien, les photos du carnet de notes, et les échantillons de la tisane.
Le journaliste publia un article explosif, révélant la tentative de meurtre, le pacte successoral, et les déversements illégaux. L’affaire fit l’effet d’une bombe. Les de Villiers furent arrêtés, leurs avoirs gelés, et leur réputation détruite.
Le procès fut retentissant. Adrien et Thibault furent condamnés à la prison à perpétuité pour tentative de meurtre avec préméditation. Charles fut condamné à plusieurs années de prison pour complicité et corruption. Inès, qui avait témoigné contre sa belle-famille, fut placée sous protection.
Camille, après de longs mois de rééducation, retrouva sa force. Elle reprit son travail d’avocate, plus déterminée que jamais à combattre l’injustice. Elle avait perdu son enfant, mais elle avait gagné sa vie, et sa vengeance.
Jacques, quant à lui, retourna à sa vie tranquille, mais il n’oublia jamais la nuit où sa fille avait été plongée sous la glace. Il avait appris que même dans les moments les plus sombres, l’espoir pouvait renaître, et que la justice finissait toujours par triompher.
Mais un détail le hantait. La lettre d’Adrien à Charles… Comment avait-il pu être assez imprudent pour la laisser dans le coffre-fort ? Était-ce une simple erreur, ou y avait-il autre chose ?
Un jour, il reçut une lettre anonyme.
La vengeance est un plat qui se mange froid. Vous avez gagné une bataille, mais la guerre est loin d’être terminée.
Jacques relut la lettre, le cœur lourd. L’affaire des de Villiers n’était peut-être que la pointe de l’iceberg. Il se tourna vers la fenêtre, observant le ciel gris, et sut que la paix était encore lointaine. La glace de Montriond n’avait pas encore révélé tous ses secrets.
