PARTIE 3 :
Le visage de Gabriel Delmas, figé sur l’écran de l’ordinateur, n’avait plus rien de l’homme bienveillant dont Claire pleurait la mémoire. Derrière la pâleur de ses joues et la fatigue apparente de ses traits, ses yeux brillaient d’une lueur prédatrice que Claire ne lui connaissait pas.
— Thomas m’a retrouvé, répéta la voix de Gabriel par les haut-parleurs, mais le ton avait changé. Il n’y avait plus de peur, seulement un sarcasme glaçant. Et il s’avère qu’il est beaucoup plus docile que toi, ma fille.
Claire resta immobile, l’esprit tournant à une vitesse vertigineuse. Elle jeta un regard à Jeanne. L’avocate, blême, s’était adossée au mur, tremblante. Le message au dos de la photo prenait tout son sens, mais pas comme Claire l’avait imaginé.
— Ne fais pas confiance à Jeanne, cita Claire à voix haute, les yeux rivés sur son père. Parce qu’elle a fini par découvrir ce que tu faisais vraiment avant de simuler ta mort, n’est-ce pas ?
Gabriel esquissa un sourire tordu.
— Jeanne est une lâche. Elle a couvert mes premiers détournements de fonds par loyauté familiale, puis elle a paniqué quand les sommes sont devenues… industrielles. L’accident de voiture tombait à pic. Mon demi-frère a eu la mauvaise idée de faire un arrêt cardiaque au volant. J’ai maquillé la scène, j’ai disparu, et je vous ai laissé le soin d’éponger mes dettes avec la sueur de ton front, Claire. Tu as toujours été une travailleuse si acharnée.
La nausée monta dans la gorge de Claire, mais elle l’avala avec la froideur d’une femme d’affaires en plein conseil d’administration.
— L’entreprise était au bord du gouffre quand tu es “mort”. J’ai passé trois ans à la reconstruire. Pourquoi revenir maintenant ?
— Parce qu’Aurore Logistique vaut aujourd’hui un milliard d’euros, cracha Gabriel, son visage s’approchant de la webcam. Et que cet argent m’appartient. J’ai fondé cette boîte ! Toi, tu n’es qu’une calculatrice sur pattes. Quant à Thomas… ah, Thomas. Un pantin magnifique, accro à la lumière et criblé de dettes de jeu que j’ai rachetées via des sociétés écrans aux Bahamas. Il m’appartient. S’il a demandé Élodie en mariage ce soir, ce n’est pas par amour.
Claire sentit son sang se figer. — Pourquoi Élodie ?
— Parce que selon mon véritable testament, celui que Jeanne a caché mais que j’ai fait réactiver par un notaire véreux ce matin, mes parts cachées – soit 40 % du capital réel d’Aurore dissimulés dans des fiducies – reviennent exclusivement à la fille de mon second mariage, Élodie, à la condition expresse qu’elle soit mariée à un membre de la direction d’Aurore. Thomas l’épouse, il contrôle ses parts, il me transfère l’argent, et je le laisse tranquille. Toi, avec ta fameuse “fragilité psychologique”, tu étais censée être internée dès demain matin.
Un frisson parcourut la pièce. Le plan était diabolique, d’une précision chirurgicale. Thomas n’était pas le cerveau ; il n’était que le bras armé, désespéré, d’un père narcissique et cupide.
— Sauf que tu as un problème, père, dit doucement Claire en s’approchant de l’écran. J’ai bloqué toutes les transactions à 1 h 06.
— Débloque-les, murmura Gabriel, son visage se durcissant. Débloque-les immédiatement, Claire. Thomas est avec Élodie dans la suite de l’hôtel. Et il est au bout du rouleau. Si tu ne me rends pas mon empire dans les dix prochaines minutes, il la jettera par le balcon.
L’écran devint noir.
Jeanne fondit en larmes, s’effondrant sur une chaise. — Claire, pardonne-moi… J’ai essayé de te protéger… J’ai cru qu’en te laissant prendre le pouvoir, tu serais intouchable. Je ne savais pas qu’il manipulerait Thomas.
Claire ne répondit pas. Elle regarda l’heure : 2 h 22. Elle sortit son téléphone, ouvrit une application de géolocalisation secrète intégrée aux voitures de fonction de la direction.
— Ils ne sont pas à l’hôtel, dit-elle d’une voix métallique. Thomas ment. Sa voiture de fonction s’est arrêtée il y a cinq minutes dans la zone industrielle de Gennevilliers. L’entrepôt numéro 4. Là où tout a commencé.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? bredouilla Jeanne. Appeler la police ?
— La brigade financière est déjà en route depuis 1 h 42, Jeanne. Mais pour Thomas et mon père, il faut autre chose. Ouvre ton ordinateur. Connecte-toi au serveur central d’Aurore.
— Pour faire quoi ?
Claire enfila son manteau sombre, celui-là même qu’elle portait au gala. — Pour activer le Protocole Phénix. Fais-le quand je t’enverrai un message.
Trente minutes plus tard, le taxi déposait Claire devant la carcasse métallique de l’entrepôt numéro 4 à Gennevilliers. C’était un immense hangar désaffecté depuis qu’Aurore Logistique avait déménagé dans des locaux ultra-modernes. La voiture de Thomas était garée dans l’ombre.
Claire poussa la porte latérale rouillée. À l’intérieur, l’air était glacial et sentait l’huile de moteur et la poussière. Une seule lampe de chantier éclairait le centre de la pièce.
Au milieu du halo de lumière, Élodie était assise sur une chaise, les poignets ligotés avec des colliers de serrage en plastique. Son maquillage coulait sur ses joues, et la robe rouge qu’elle portait semblait maintenant être une cible macabre. Debout derrière elle, Thomas faisait les cent pas, le téléphone collé à l’oreille, un pistolet automatique tremblant dans sa main libre.
— Je te dis qu’elle ne répond pas ! hurlait Thomas au téléphone, s’adressant visiblement à Gabriel. Elle a verrouillé les serveurs avec une clé cryptée à double facteur ! Si je n’ai pas ses empreintes, je ne peux rien faire !
— Tu n’as pas besoin de mes empreintes, Thomas, résonna la voix calme de Claire dans l’immensité de l’entrepôt.
Thomas sursauta, pointant l’arme vers l’obscurité. Élodie laissa échapper un sanglot de soulagement. — Claire ! Ne t’approche pas, il est fou ! cria sa demi-sœur.
Claire s’avança lentement dans la lumière, les mains dans les poches de son manteau. Son visage était un masque de marbre. Elle regarda l’homme qui partageait sa vie depuis sept ans. Il avait l’air pitoyable. Le costume de créateur était froissé, ses cheveux gominés partaient dans tous les sens, et ses yeux étaient fous de terreur.
— Mets ça sur haut-parleur, Thomas, ordonna Claire.
Tremblant, Thomas s’exécuta et posa le téléphone sur une caisse en bois. Le souffle court de Gabriel se fit entendre.
— Tu es venue mourir avec elle, ma fille ? grinça le patriarche.
— Je suis venue clore l’exercice comptable, père.
Claire s’arrêta à deux mètres de Thomas, ignorant royalement l’arme pointée sur sa poitrine. Elle regarda Élodie, lui adressant un infime signe de tête rassurant.
— Vous avez fait deux erreurs fondamentales dans votre petit montage financier, commença Claire, sa voix résonnant contre la tôle. La première, c’est de croire que je suis naïve. Thomas, tu pensais vraiment que je ne remarquerais pas les transferts étranges vers les comptes aux Bahamas depuis un an ? Je suis celle qui a écrit l’algorithme de détection de fraudes de l’entreprise.
Thomas déglutit difficilement, l’arme s’abaissant légèrement.
— Et toi, père, poursuivit Claire en s’adressant au téléphone. Ta plus grande erreur a été de sous-estimer ma curiosité. Il y a deux ans, lors de la restructuration des dettes, j’ai fouillé dans les archives papier de l’ancien cabinet comptable. J’ai trouvé les preuves de tes détournements. J’ai aussi trouvé la preuve que le corps dans la voiture avait une plaque de titane au fémur… or, tu n’as jamais été opéré. J’ai compris que tu étais vivant.
Un silence de mort tomba dans l’entrepôt. Même les sanglots d’Élodie s’étaient arrêtés.
— Tu… tu savais ? bégaya la voix de Gabriel.
— Je savais, confirma Claire avec une froideur terrifiante. Mais si je te dénonçais, le scandale aurait détruit Aurore, et moi avec. Alors, j’ai fait ce que je fais de mieux : j’ai construit une architecture financière.
Claire sortit son propre téléphone. — J’ai passé deux ans à pister tes comptes offshore. Un par un. Et pendant que tu te cachais comme un rat en pensant tirer les ficelles, j’ai utilisé une faille légale dans les statuts des fiducies que tu avais créées. Tu as nommé Élodie comme bénéficiaire de tes parts cachées, pensant les récupérer via Thomas. Mais tu as oublié une petite clause d’usufruit que j’ai fait insérer par Jeanne lors d’une mise à jour de routine du conseil d’administration l’année dernière.
— De quoi parles-tu ?! hurla Gabriel, la panique perçant enfin sa voix.
— Si Élodie se marie avec un cadre de l’entreprise, dit Claire en souriant pour la première fois de la soirée, les parts ne lui reviennent pas. Elles sont automatiquement reversées à une fondation de lutte contre la délinquance financière… dont je suis l’unique présidente exécutive.
Thomas laissa tomber son arme. Le bruit métallique fit sursauter tout le monde. — C’est… c’est faux, murmura-t-il, effondré.
— Oh, Thomas. Tu as fait ta demande en mariage devant 400 personnes et en direct sur le réseau de l’entreprise. Ton intention matrimoniale est publique et enregistrée. L’acte notarié de mon père s’est déclenché tout seul.
Claire appuya sur un bouton de son téléphone. C’était le signal pour Jeanne. Le Protocole Phénix.
— À l’instant même, annonça Claire, les 40 % d’actions cachées de Gabriel viennent d’être absorbées par la fondation. Les 60 % restants d’Aurore Logistique, que j’ai placés en sécurité ce soir via ma holding, sont intouchables. Père, tes comptes offshore aux Bahamas viennent d’être siphonnés par un mandat de saisie international que la brigade financière, prévenue à 1 h 42 avec un dossier complet de 400 pages que je leur ai préparé, vient d’exécuter.
Le téléphone sur la caisse en bois cracha un hurlement de rage, un bruit de chaises renversées, puis la communication coupa. Gabriel n’avait plus rien. Il était redevenu un fugitif, mais cette fois, ruiné et recherché par Interpol.
Thomas tomba à genoux, exactement dans la même position que quelques heures plus tôt, au Palais Brongniart. Mais cette fois, il n’y avait pas de bague. Il pleurait à chaudes larmes. — Claire… je t’en supplie. Il allait me tuer… J’avais des dettes… Je n’ai jamais voulu te faire de mal.
Claire l’enjamba sans un regard. Elle sortit un canif de sa poche et coupa les liens d’Élodie. La jeune femme se jeta dans les bras de sa demi-sœur, en larmes.
— Je suis désolée, sanglota Élodie. Je te jure que je ne savais rien pour son plan ou pour mon père. Je pensais vraiment que Thomas m’aimait. Il m’a menti sur tout.
Claire lui caressa doucement les cheveux. Pour la première fois, la cuirasse se fissura, laissant poindre une véritable tendresse fraternelle. — Je sais, Élodie. Tu as été une victime dans tout ça. Tout comme le père de Thomas, qui est mort de honte à cause des dettes de son fils. Mais c’est fini maintenant.
Des lumières bleues et rouges balayèrent brusquement les murs en tôle de l’entrepôt. Les sirènes de police hurlaient dans la nuit froide de Gennevilliers. Des portes de voitures claquèrent, et des voix fortes ordonnèrent à tout le monde de ne plus bouger.
Des officiers du SRPJ et des inspecteurs de la brigade financière firent irruption, braquant leurs lampes torches sur la scène. Thomas ne bougea pas. Il se laissa menotter, le regard vide, réduit à l’état de coquille vide. Un inspecteur en civil s’approcha de Claire.
— Madame Varenne ? — Madame Delmas, corrigea doucement Claire. — L’équipe informatique a localisé l’adresse IP de l’appel vidéo. Votre père était caché dans une villa louée sous un faux nom à la frontière suisse. La gendarmerie locale vient de l’interpeller. Il essayait de fuir avec de faux passeports.
Claire ferma les yeux un instant, inspirant profondément l’air poussiéreux de l’entrepôt. Une page de onze ans venait de se tourner. Les fantômes étaient vaincus.
— Merci, inspecteur, dit-elle simplement.
Elle se tourna vers Élodie, qui la regardait avec une admiration mêlée de crainte respectueuse. Claire passa un bras protecteur autour des épaules de sa demi-sœur, sentant le froid de la nuit s’estomper peu à peu.
— Viens, dit Claire en la guidant vers la sortie, loin de Thomas, loin des ruines de son passé. Demain, la Bourse ouvre à 9 heures. Nous avons une entreprise à diriger. Et cette fois, il n’y aura plus d’ombres au tableau. Seulement l’Aurore.
