Partie 2 :
Le bruit des débris de verre crissant sous les semelles en cuir verni de l’homme résonna comme un compte à rebours dans le silence sépulcral du hall. Autour d’eux, l’air semblait s’être figé. Les employés, d’ordinaire des ombres affairées à leurs téléphones ou à leurs dossiers, étaient statufiés, retenant leur souffle.
La jeune femme, Constance — du moins, c’était sous ce nom qu’elle s’était présentée au conseil d’administration il y a six mois — gisait sur le sol en marbre gris. Son tailleur haute couture, autrefois symbole de son autorité incontestée, était couvert de poussière blanche et déchiré au niveau du genou. Un filet de sang, rouge et vif, perçait à travers la soie de sa chemise au niveau de l’épaule. Mais ce qui la blessait le plus n’était pas la coupure due au verre brisé ; c’était l’humiliation publique, foudroyante et absolue.
Elle haletait, les yeux rivés sur la femme âgée qui se tenait à quelques mètres d’elle, droite comme la justice, le visage marmoréen. Comment cette grand-mère à l’allure inoffensive avait-elle pu déployer une telle maîtrise des arts martiaux ?
« Victor ! » cracha soudain Constance en apercevant l’homme au costume sombre. Sa voix, bien qu’éraillée par la peur, tentait de retrouver son timbre autoritaire. « Qu’est-ce que vous attendez, bon sang ? Appelez la sécurité ! Appelez la police ! Cette vieille folle vient de tenter de m’assassiner dans mon propre bâtiment ! »
Victor, le chef de la sécurité interne du groupe et bras droit suppléé de la direction, ne cilla pas. Il ne sortit pas son téléphone. Il n’appela aucun garde. Pire encore, il ne daigna même pas accorder un regard à Constance, qui se tordait de douleur sur le sol.
Ses yeux sombres restèrent fixés sur la femme âgée. Avec une déférence que Constance ne lui avait jamais connue, il inclina très légèrement le buste.
« Les ascenseurs privés ont été verrouillés, Madame de Marly, » déclara Victor d’une voix grave, parfaitement calme. « L’accès au quarante-cinquième étage est sécurisé. Le conseil d’administration est réuni, comme vous l’aviez exigé. Ils pensent qu’ils vont voter la fusion dans dix minutes. »
Constance sentit son sang se glacer dans ses veines. Madame de Marly.
Ce nom frappa son esprit comme un coup de tonnerre. C’était impossible. Hélène de Marly, la fondatrice historique du conglomérat Marly-Holdings, était censée être alitée dans une clinique privée ultra-sécurisée en Suisse, rongée par une maladie neurodégénérative. C’était du moins ce que les rapports médicaux falsifiés avaient affirmé. C’était sur cette prétendue sénilité que Constance et ses mystérieux commanditaires avaient bâti leur OPA hostile, infiltrant l’entreprise de l’intérieur.
La femme âgée — Hélène — fit un pas en avant. Ses talons claquèrent sur le sol intact, un son qui résonna comme un glas pour Constance.
« Tu pensais vraiment que je laisserais le travail de toute ma vie entre les mains d’une usurpatrice d’à peine trente ans ? » La voix d’Hélène était douce, presque feutrée, ce qui la rendait infiniment plus terrifiante que les hurlements de Constance quelques minutes plus tôt.
Hélène s’accroupit gracieusement près de son sac à main renversé. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, aucune trousse de maquillage ou pilulier n’en était tombé. Au milieu d’un carnet en cuir noir, gisait une clé USB rouge sang et un lourd pistolet semi-automatique noir mat.
Un frisson de terreur absolue parcourut les employés présents, qui reculèrent d’un même pas synchronisé. Constance étouffa un cri.
Hélène ignora l’arme. Elle ramassa délicatement la clé USB et se redressa.
« Vous n’êtes pas la directrice, Constance. En réalité, vous ne vous appelez même pas Constance, » murmura Hélène en s’approchant lentement de la jeune femme à terre. « Je sais d’où tu viens. Je sais qui a payé tes études en Russie. Je sais qui a falsifié tes diplômes de HEC et surtout… je sais ce qu’il y avait dans le dossier “Phénix” que tu as effacé de nos serveurs la nuit dernière. »
Les yeux de la prétendue jeune patronne s’écarquillèrent jusqu’à la limite du possible. La douleur physique de ses coupures s’évanouit, remplacée par une panique d’une toute autre nature. Le dossier Phénix. Personne, à part Lui, n’était censé connaître l’existence de ce projet. C’était la clé de voûte de toute leur opération, un secret si sombre qu’il impliquait des gouvernements entiers.
« Qui… qui êtes-vous vraiment ? » balbutia Constance, son masque d’arrogance totalement pulvérisé.
« Je suis le cauchemar que tes patrons pensaient avoir enterré il y a quinze ans, lors de l’accident de voiture de mon fils, » répondit Hélène. Pour la première fois, une lueur d’une cruauté pure brilla dans ses yeux gris acier. « Ils ont pris mon sang. Je suis venue prendre leur empire. Et je commence par toi. »
Hélène se tourna vers Victor, ignorant les larmes qui commençaient à couler sur le visage ruiné de Constance.
« Victor, nettoyez ce gâchis. Emmennez-la dans les sous-sols, au niveau -4. La section non répertoriée. Elle a beaucoup de choses à nous dire sur l’homme au tatouage de serpent. »
Constance hurla, tentant de reculer en rampant sur le verre brisé. Le niveau -4 n’existait pas sur les plans officiels de la tour. C’était une légende urbaine parmi les cadres supérieurs.
Soudain, quatre des employés en costume qui avaient assisté à la scène depuis le début tombèrent la veste. Ils n’étaient pas des courtiers en bourse ni des analystes financiers. Sous leurs chemises blanches, on devinait les holsters de professionnels paramilitaires. L’illusion était totale depuis le début. Hélène n’avait jamais été seule. Le hall d’accueil entier était un piège tendu pour isoler Constance.
Alors que les hommes saisissaient rudement la jeune femme pour la traîner hors de la vue des caméras de sécurité — qui avaient été coupées par Victor depuis dix minutes —, le téléphone d’Hélène se mit à vibrer dans la poche de son manteau beige.
Elle sortit l’appareil. L’écran affichait un message provenant d’un numéro masqué, crypté par une application militaire.
« Tu as la fille. Mais tu as un jour de retard. Le Protocole Lazare vient d’être activé à Londres. Regarde les informations. »
Hélène fronça les sourcils. Elle leva les yeux vers l’immense écran plat qui diffusait les cours de la bourse en direct au-dessus de la réception. Soudain, l’image grésilla. Les graphiques financiers disparurent, remplacés par le logo rouge et noir d’une corporation que le monde croyait démantelée depuis des décennies.
Une voix synthétique résonna dans le hall désormais désert.
« Chère Hélène. Nous avons ta petite-fille. L’échange se fera selon nos termes. »
Victor, qui venait de confier Constance à ses hommes, revint précipitamment vers Hélène, le visage blême.
« Madame… votre petite-fille… Juliette… n’était-elle pas censée être sous protection rapprochée à Paris ? »
Hélène serra la clé USB rouge si fort que ses jointures blanchirent. Le jeu venait de changer. Constance n’était que l’appât. Et elle venait de mordre à l’hameçon.
« Préparez l’hélicoptère sur le toit, Victor, » dit-elle d’une voix glaciale, ses yeux gris fixant l’écran qui affichait désormais le visage terrifié d’une enfant de dix ans. « La guerre ne fait que commencer. Et il n’y aura aucun survivant. »
