Partie 3 :
Le silence qui suivit la menace de Damon était si dense qu’il semblait aspirer l’oxygène de la pièce. Les moniteurs médicaux clignotaient doucement en arrière-plan, émettant un bip régulier qui contrastait avec le chaos qui menaçait d’engloutir la chambre 203. Damon gardait son regard verrouillé sur celui de Sylvie. Il y cherchait la moindre faille, la moindre trace de culpabilité. Mais il n’y trouva qu’une détermination farouche, celle d’une lionne acculée protégeant ses petits.
— Tu penses me faire peur, Damon ? murmura-t-elle, sa voix tremblant à peine. Tu penses que tes menaces de conseil d’administration et tes avocats féroces ont encore une emprise sur moi ? Regarde-les.
Elle baissa les yeux vers les deux nouveau-nés. Clara dormait paisiblement, tandis qu’Elias s’agitait légèrement, ses petits poings serrés contre sa poitrine.
— Ils sont la seule chose qui compte. Mon seul monde désormais. Et je ferai tout pour les protéger, même de toi. Surtout de toi.
Damon desserra la mâchoire, l’incompréhension luttant contre la fureur.
— Me protéger d’eux ? Ou les protéger de moi ? Lâche le morceau, Sylvie. Pourquoi te comporter comme si j’étais un monstre ? J’ai bâti un empire pour nous. Pour notre avenir.
— Ton empire est bâti sur des cadavres financiers et des secrets toxiques, cracha-t-elle soudainement, une lueur de défi s’allumant dans ses yeux fatigués. Tu veux des réponses, Damon ? Tu veux vraiment savoir pourquoi j’ai fui au milieu de la nuit, avec pour seul bagage un sac de sport et des documents cryptés ?
Damon se figea. Le mot cryptés résonna dans son esprit analytique.
— De quels documents parles-tu ?
Avant que Sylvie ne puisse répondre, la porte de la chambre s’ouvrit à la volée. Ce n’était pas une infirmière. C’était un homme grand, vêtu d’un costume sur mesure gris anthracite qui détonnait cruellement avec l’environnement stérile de l’hôpital. Ses cheveux argentés étaient parfaitement coiffés, et ses yeux bleus perçants fixèrent immédiatement Damon avec une satisfaction glaciale.
Damon sentit son sang se glacer.
— Arthur, souffla Damon, le prénom franchissant ses lèvres comme une malédiction.
Arthur Vance. L’ancien mentor de Damon, son ex-associé, et l’homme que Damon avait impitoyablement évincé de Vexley Pharmaceuticals cinq ans plus tôt lors d’une prise de contrôle hostile qui était entrée dans les annales de Wall Street. Un homme qui avait juré de détruire Damon par tous les moyens nécessaires.
— Bonjour, Damon, dit Arthur d’une voix suave, s’avançant dans la pièce avec l’aisance d’un propriétaire. Je vois que tu as reçu mon message. Les urgences familiales n’attendent pas, n’est-ce pas ?
Damon pivota lentement vers Sylvie, la trahison brûlant ses veines comme de l’acide.
— C’est lui ? gronda-t-il, la voix si basse qu’elle ressemblait au grondement d’un prédateur prêt à frapper. C’est Arthur qui a financé ta disparition ? Tu t’es alliée à l’homme qui veut ma tête sur une pique pour me cacher mes propres enfants ?
Sylvie détourna le regard, serrant les bébés un peu plus fort. Elle était pâle comme un spectre.
— Damon, laisse-moi t’expliquer…
— Ne lui jette pas la pierre si vite, mon garçon, intervint Arthur en s’adossant au mur, un sourire en coin aux lèvres. Ton ex-femme n’est pas venue me trouver par cupidité ou par vengeance. Elle est venue me trouver par pur désespoir. Et honnêtement, compte tenu de ce que tu avais l’intention de faire, je suis le seul rempart entre tes enfants et la mort.
Le mot frappa Damon avec la force d’un uppercut. La mort.
Il regarda les jumeaux, puis Arthur, puis Sylvie, dont les larmes silencieuses commençaient à couler sur ses joues creusées.
— Qu’est-ce que tu racontes, sale pourriture ? s’emporta Damon, s’avançant vers Arthur, les poings serrés, prêt à pulvériser le visage suffisant de l’homme plus âgé. Sors d’ici avant que j’appelle la sécurité ou que je te brise la mâchoire.
Arthur ne bougea pas d’un pouce. Il se contenta de glisser une main dans la poche intérieure de sa veste et d’en sortir une clé USB noire, qu’il fit tourner entre ses doigts manucurés.
— Pose-toi la question, Damon. Pourquoi Sylvie a-t-elle quitté le penthouse le soir du 28 octobre ? Qu’as-tu signé ce jour-là au conseil d’administration ?
Damon s’arrêta net. Son esprit, une machine d’une précision redoutable, remonta le temps. Le 28 octobre. Le jour où il avait ordonné la fermeture définitive du projet Aegis. Un programme de recherche déficitaire sur une thérapie génique visant à soigner l’Atrophie Musculaire Spinale de type 0, une anomalie génétique rarissime. Le département R&D avait englouti des centaines de millions sans résultat probant, et les actionnaires menaçaient de se retirer. Damon avait pris la décision logique, chirurgicale. Il avait tué le projet pour sauver le cours de l’action.
Il se retourna vers Sylvie, son cerveau connectant les points à une vitesse fulgurante, formant une image terrifiante.
— Sylvie… murmura-t-il, le souffle court.
— J’ai fait le test prénatal précoce en cachette le 25 octobre, avoua-t-elle, la voix brisée par les sanglots. Le docteur a dit qu’Elias était porteur de la mutation. Clara est épargnée, mais Elias… Elias a la maladie, Damon. L’anomalie génétique sur laquelle Aegis travaillait.
Le sol sembla se dérober sous les pieds du milliardaire. Il baissa les yeux vers le petit garçon endormi, celui qui avait ses cheveux noirs. Son fils. Porteur d’une bombe à retardement dans son code génétique.
— Le soir où tu as annulé le financement d’Aegis, continua Sylvie, le regard noyé de désespoir, j’ai essayé de t’en parler. J’ai préparé un dîner. J’attendais le bon moment. Mais tu es rentré triomphant. Tu as ouvert une bouteille de champagne et tu m’as dit, avec ce sourire froid que tu réserves aux affaires : “J’ai coupé la branche morte. Le projet Aegis est mort et enterré. C’était un gouffre financier pour sauver une poignée d’enfants condamnés. Pas de retour sur investissement.”
Damon ferma les yeux, une douleur aiguë lui transperçant le crâne. Il se rappelait la scène. Il se rappelait la pâleur soudaine de Sylvie, le verre de champagne qui avait tremblé dans sa main, la façon dont elle l’avait regardé, comme s’il s’était transformé en monstre sous ses yeux.
— Tu m’as dit ça, Damon, sanglota-t-elle. Comment pouvais-je te dire que ton fils était l’un de ces enfants condamnés ? Tu avais scellé le coffre contenant les seules recherches capables de le sauver parce que ce n’était pas rentable. Si je restais, si je te le disais, tu aurais eu le contrôle. Tu aurais pu refuser de rouvrir les laboratoires par fierté, ou laisser des actionnaires décider de la vie de notre fils. Alors… j’ai volé tes données.
Damon rouvrit les yeux. La stupeur le paralysait.
— Tu as piraté mes serveurs ?
— Elle m’a apporté l’intégralité de la base de données du projet Aegis, intervint Arthur, savourant visiblement chaque seconde de la dévastation de Damon. Les formules, les essais cliniques inachevés, tout. En échange, je l’ai cachée. J’ai financé des laboratoires clandestins en Suisse pour reprendre le travail là où Vexley Pharmaceuticals l’avait laissé. J’ai engagé les meilleurs généticiens pour synthétiser le traitement pour le petit Elias.
Damon regarda Arthur, la rage refaisant surface, plus sombre et plus létale qu’auparavant.
— Tu ne fais rien par charité, Arthur. Jamais. Quel est ton prix ?
Le sourire d’Arthur s’élargit, atteignant ses yeux froids.
— C’est là que ça devient intéressant. Les laboratoires suisses ont réussi, Damon. Ils ont finalisé le protocole. Le traitement d’Elias est prêt. Il a besoin de sa première injection dans les quarante-huit heures suivant sa naissance, sinon la dégénérescence de ses organes commencera, et ce sera irréversible.
Sylvie laissa échapper un petit cri étouffé et serra Elias contre elle.
— Mais, poursuivit Arthur en rangeant la clé USB dans sa poche, il y a un problème. Pour synthétiser l’enzyme finale du sérum, mes laboratoires ont besoin d’une souche protéique spécifique. Une souche dont ta société, Vexley Pharmaceuticals, détient le brevet exclusif, enfermée dans ton coffre-fort biométrique à la tour de Manhattan.
Damon comprit enfin. Le piège se refermait sur lui avec une précision diabolique. L’appel anonyme, le timing de la naissance, la présence d’Arthur à l’hôpital. Tout était un coup d’échecs magistralement orchestré.
— Tu m’as fait venir pour me faire chanter, constata Damon, le ton glacialement calme.
— Un échange de bons procédés, corrigea Arthur. Je te donne le protocole de synthèse et les données de mes laboratoires pour sauver la vie de ton fils. En échange, tu signes un transfert total des droits du projet Aegis à ma société, et… tu me cèdes tes parts majoritaires de Vexley Pharmaceuticals.
Le silence retomba. Lourd. Suffocant.
Sylvie haletait, fixant Arthur avec horreur.
— Non ! Arthur, ce n’était pas l’accord ! s’écria-t-elle, trahie. Tu avais promis que si je te donnais les données d’Aegis, tu sauverais mon bébé et tu me laisserais tranquille ! Tu n’as jamais dit que tu prendrais Damon en otage !
— Ma chère Sylvie, soupira Arthur avec une fausse pitié. Tu as été une pièce très utile sur l’échiquier. Mais la partie se joue entre Damon et moi. Tu croyais vraiment qu’un demi-milliard de dollars de recherche en Suisse était gratuit ?
Damon s’approcha du lit de Sylvie. Il ignorait Arthur pour le moment. Il baissa les yeux vers la femme qu’il avait passionnément aimée, la femme qu’il avait chassée par son ambition aveugle. Il voyait sa terreur, sa culpabilité, son amour infini pour les deux vies qu’elle tenait.
Il tendit une main tremblante et effleura les cheveux noirs du petit Elias. Le bébé dormait toujours, ignorant la tempête qui faisait rage autour de lui, ignorant que le prix de sa vie était un empire valant des dizaines de milliards de dollars.
— Damon… murmura Sylvie, des larmes de désespoir coulant sur ses joues. Je suis désolée. Mon Dieu, je suis tellement désolée. Je ne savais pas qu’il ferait ça. Je voulais juste sauver notre fils. S’il te plaît, Damon… s’il te plaît. Ne le laisse pas mourir pour ton entreprise.
Les mots “ton entreprise” résonnèrent dans la tête de Damon. Il y a sept mois, Vexley Pharmaceuticals était tout ce qu’il avait. Sa création, son sang, son héritage. Il avait sacrifié son mariage, son sommeil, et une partie de son âme pour la bâtir.
Mais alors qu’Elias poussait un petit soupir et que Clara ouvrait de grands yeux bleus pour le fixer, Damon Vexley sentit son empire tomber en poussière dans son esprit.
Il se redressa et se tourna lentement vers Arthur.
— Quarante-huit heures, tu dis ? demanda Damon, la voix dénuée de toute émotion.
— Tic-tac, Damon. Il est déjà né depuis deux heures. Les contrats de cession sont dans ma voiture. Nous allons à ton bureau, tu ouvres le coffre, tu signes les papiers, et je passe l’appel à Genève pour libérer la formule.
Damon ajusta les poignets de sa chemise avec une lenteur calculée. La panique et le désespoir l’avaient quitté. À la place, une froide détermination prenait le relais. Arthur pensait avoir acculé un homme d’affaires. Il avait oublié qu’il avait acculé un père.
— Très bien, dit Damon. Allons-y.
Sylvie poussa un sanglot de soulagement, mais la surprise s’afficha brièvement sur le visage d’Arthur, avant qu’il ne masque son expression sous un sourire arrogant.
— Sage décision, mon garçon. Tu vois, tu as enfin appris ce qu’est l’humilité.
Damon s’avança vers la porte, mais avant de sortir, il s’arrêta et jeta un dernier regard à Sylvie. Ses yeux, d’habitude durs comme de la glace, brillaient d’une promesse silencieuse et féroce.
— Je reviens, murmura-t-il pour elle seule. Garde-les en sécurité.
Il franchit la porte, Arthur le suivant de près. Damon savait qu’il allait céder son empire. Mais ce qu’Arthur ignorait, c’est que Damon Vexley ne se contentait jamais de perdre. Si Arthur voulait jouer avec la vie de son fils, Damon ne se contenterait pas de récupérer l’entreprise plus tard. Il allait détruire Arthur, pièce par pièce.
Dans le couloir de l’hôpital, alors que les portes de l’ascenseur s’ouvraient, Damon sortit secrètement son deuxième téléphone, celui réservé aux urgences absolues, et tapa un message à son chef de la sécurité de l’ombre, un ex-militaire aux méthodes peu orthodoxes.
« Code Noir. Cible : Arthur Vance. Préparez l’équipe d’extraction. Nous avons 46 heures pour voler un remède en Suisse. »
La guerre ne faisait que commencer. Et cette fois, Damon Vexley n’allait pas utiliser des avocats. Il allait utiliser le feu. `
