La nouvelle de la nomination inattendue de Julien, le jeune homme à la chemise bleu clair, se propagea comme une traînée de poudre dans les couloirs feutrés de la Richman T. Corporation. Si le trio arrogant avait été congédié sans ménagement, l’atmosphère n’en était pas pour autant apaisée. Julien, fraîchement installé dans un bureau aux proportions démesurées, sentait le poids des regards posés sur lui. Des regards qui mêlaient curiosité, scepticisme, et pour certains, une franche hostilité.
Le patron, Victor Richman – l’homme qui s’était fait passer pour un modeste agent de sécurité –, l’avait convoqué pour son premier briefing officiel. Le bureau de Victor, véritable sanctuaire au sommet du gratte-ciel, offrait une vue vertigineuse sur la ville, mais l’ambiance y était étonnamment lourde.
“Asseyez-vous, Julien,” dit Victor, le ton beaucoup plus grave que lors de leur première rencontre. Il n’y avait plus de sourire approbateur, seulement une tension palpable. “Vous avez prouvé votre intégrité. C’est une qualité rare ici. Mais l’intégrité seule ne suffira pas pour survivre à ce qui vous attend.”
Julien s’installa, l’esprit en alerte. “Je suis prêt à relever le défi, Monsieur.”
Victor se leva et se dirigea vers une immense baie vitrée. “Ce poste de direction n’était pas qu’une simple promotion. C’est une porte d’entrée vers les véritables rouages de cette entreprise.” Il se retourna, fixant Julien d’un regard perçant. “La Richman T. Corporation n’est pas ce qu’elle semble être. Le test du gardien… ce n’était que la première épreuve. Une mise en bouche pour m’assurer que je pouvais vous faire confiance.”
“Me faire confiance pour quoi ?” demanda Julien, une pointe d’inquiétude perçant sous son calme habituel.
Victor soupira, un son qui semblait porter le poids d’années de secrets. Il s’approcha d’un vieux coffre-fort dissimulé derrière un tableau abstrait et en sortit un dossier épais, relié de cuir noir, qu’il posa lourdement sur son bureau.
“Il y a un an,” commença Victor, la voix baissant d’un ton, “mon prédécesseur, mon frère aîné, a disparu. Officiellement, un accident tragique lors d’un voyage d’affaires. Officieusement…” Il laissa la phrase en suspens, tapotant le dossier noir. “…je suis convaincu qu’il a été éliminé. Et je crois que ceux qui ont commandité cela travaillent encore dans ce bâtiment.”
Le sang de Julien ne fit qu’un tour. Le poste tant convoité se révélait être un nid de vipères.
“Vous m’avez choisi parce que je suis un outsider,” comprit Julien, réalisant soudainement la portée de la situation. “Parce que je n’ai aucun lien avec les factions internes.”
“Exactement,” confirma Victor. “Ceux qui vous méprisaient dans le hall… ils ne sont que la surface émergée de l’iceberg. Des pions. Les véritables prédateurs sont beaucoup plus subtils. Ils portent de beaux costumes, sourient de toutes leurs dents, et orchestrent des ‘accidents’.”
Il poussa le dossier noir vers Julien. “Votre mission officielle est de redresser la division des finances. Votre mission officieuse est de m’aider à trouver les responsables. Ce dossier contient tout ce que j’ai pu rassembler jusqu’à présent : des anomalies financières, des transferts suspects vers des sociétés écrans, et… des menaces voilées.”
Julien ouvrit le dossier. Les premières pages étaient remplies de bilans comptables complexes, mais en feuilletant plus loin, il tomba sur une série de photographies volées. L’une d’elles retint particulièrement son attention. Elle montrait un membre du conseil d’administration, en grande discussion avec un homme que Julien reconnut avec effroi : l’homme au costume bleu qui l’avait insulté dans le hall.
“Mais… je croyais que vous l’aviez renvoyé ?” demanda Julien, choqué.
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Victor esquissa un sourire amer. “Il l’est. Du moins, officiellement. Mais il semble qu’il ait des protecteurs très haut placés. C’est là que le véritable jeu commence, Julien.”
Soudain, le téléphone sécurisé sur le bureau de Victor sonna avec insistance, un son strident qui fit sursauter les deux hommes. Victor décrocha, le visage figé. Il écouta quelques secondes, son teint pâlissant à vue d’œil.
“Quand ?” murmura-t-il simplement, avant de raccrocher avec lenteur.
Il se tourna vers Julien, les yeux emplis d’une urgence terrifiante. “Nous n’avons plus le temps. Ils savent que je cherche. Les archives confidentielles du sous-sol… elles sont en feu.”
L’odeur âcre de la fumée, subtile mais bien réelle, commença à filtrer par les bouches d’aération. Ce n’était pas un simple incendie. C’était une destruction de preuves.
“Prenez le dossier, Julien,” ordonna Victor, la voix vibrante d’autorité. “Ne faites confiance à personne. Absolument personne.”
Alors que les alarmes incendie commençaient à hurler, plongeant le gratte-ciel dans le chaos, Julien réalisa que son acte de bonté matinal l’avait propulsé au cœur d’un labyrinthe de mensonges mortels, dont l’issue restait à écrire…
