Le mot resta suspendu dans l’air saturé par le crépitement des flashs. Papa. Une syllabe si simple, pourtant chargée de vingt ans de silence et de questions sans réponses. Élise sentit ses jambes vaciller sous le poids de la révélation. L’homme en bleu de travail, le visage ravagé par l’émotion, semblait lui-même prêt à s’effondrer.
— Élise… murmura-t-il, sa voix brisée peinant à franchir le mur de bruit formé par les journalistes. Mon Dieu, tu as tellement grandi.
Autour d’eux, la meute médiatique, d’abord stupéfaite par la scène, redoubla de fureur. Les micros se tendirent comme des lances, les questions fusèrent, plus agressives que jamais.
— Madame la Directrice, qui est cet homme ? — Une confrontation en plein scandale, une diversion ? — Avez-vous des liens avec l’affaire des usines de la vallée ?
L’affaire des usines. Le mot ramena brutalement Élise à la réalité. Elle était la cible, la dirigeante froide accusée de sacrifier des vies pour le profit, et cet homme… son père… venait de surgir de ce même monde qu’elle était accusée de détruire.
Son garde du corps, percevant l’imminence d’une crise, fendit la foule et s’interposa.
— Madame, nous devons partir, maintenant !
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Il la saisit par le bras, mais Élise résista. Ses yeux ne pouvaient se détacher de cet homme qu’elle croyait mort. Mort dans l’incendie de l’usine, il y avait si longtemps. C’était ce qu’on lui avait toujours dit. C’était l’histoire qui avait forgé sa détermination implacable.
— Attendez, ordonna-t-elle, sa voix retrouvant une autorité tranchante.
Elle se tourna vers son père, ignorant les flashes qui immortalisaient sa vulnérabilité soudaine.
— Où étiez-vous ? Pourquoi… pourquoi m’a-t-on dit que vous étiez mort ?
L’homme baissa les yeux, fuyant le regard inquisiteur de sa fille. Ses mains, celles qui lui avaient glissé le dessin, se tordirent nerveusement.
— C’est… compliqué, Élise. Il y a des choses que tu ignores. Des choses que l’on t’a cachées. Sur l’incendie. Sur… la famille.
Le sang d’Élise se glaça. La famille. Le puissant conglomérat qui l’avait adoptée, élevée, modelée pour devenir la dirigeante sans scrupules qu’elle était aujourd’hui.
— Que voulez-vous dire ?
— Ils ne te diront jamais la vérité. Mais je peux te montrer. J’ai des preuves.
Il porta la main à la poche de sa veste délavée. Mais avant qu’il ne puisse en sortir quoi que ce soit, une berline noire aux vitres teintées freina brusquement à quelques mètres d’eux, créant la panique parmi les journalistes. Deux hommes en costume sombre en descendirent, leur allure menaçante contrastant avec l’effervescence médiatique.
Le visage du vieil homme se crispa de terreur.
— Ils m’ont retrouvé, souffla-t-il, reculant précipitamment. Élise, ne leur fais pas confiance. À personne.
Avant qu’elle ne puisse esquisser un geste, il tourna les talons et se fondit dans la foule, fuyant avec l’agilité d’un animal traqué. Élise fit un pas pour le suivre, mais son garde du corps la retint fermement.
— Madame, c’est trop dangereux. Nous devons vous mettre à l’abri.
Alors qu’elle était poussée vers sa propre voiture, Élise jeta un dernier regard vers la rue où son père venait de disparaître. Dans sa main tremblante, elle serrait toujours le dessin d’enfant. L’armure de la femme d’affaires était bel et bien brisée, mais à sa place naissait une urgence nouvelle, brûlante et destructrice.
Elle devait savoir. Qu’avait-il voulu dire sur l’incendie ? Quelles preuves détenait-il ? Et surtout, qui étaient ces hommes qui le traquaient ? Le passé qu’elle croyait enterré n’était pas seulement vivant ; il menaçait de tout détruire. Et elle commençait à peine à en gratter la surface.
