PARTIE 3 :
Le trajet jusqu’à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière se fit dans un silence déchiré uniquement par la respiration saccadée de Camille et le martèlement de la pluie sur le pare-brise. Mathieu roulait à tombeau ouvert, ignorant les feux orange, les limitations de vitesse, et le klaxon furieux d’un taxi qu’il venait de frôler. Ses mains serraient le volant jusqu’à en avoir les jointures blanches. À côté de lui, Camille avait fermé les yeux, sa tête basculant contre la vitre froide, ses deux mains toujours agrippées à son ventre comme pour retenir la vie qui s’y trouvait.
Dès leur arrivée aux urgences maternité, tout s’enchaîna avec une rapidité glaçante. Les infirmières, voyant le visage cireux de la jeune femme et constatant sa tension artérielle anormalement élevée, la placèrent immédiatement sur un brancard.
— Tension à 18/11, rythme cardiaque fœtal en tachycardie, annonça une sage-femme en branchant le monitoring.
Mathieu, relégué dans un coin de la petite salle d’examen, sentit ses genoux menacer de céder. Le bruit de la machine, ce bip-bip frénétique qui traduisait la détresse de son enfant à naître, résonnait dans son crâne comme une alarme. Un médecin de garde, le visage sévère, entra et commença à palper l’abdomen de Camille, qui laissa échapper un gémissement de douleur.
— Monsieur, votre femme fait une pré-éclampsie sévère, couplée à une anémie profonde, déclara le médecin en se tournant vers Mathieu. Ses analyses sanguines express montrent des carences invraisemblables pour un huitième mois de grossesse. Ne prenait-elle pas sa supplémentation martiale ?
Mathieu déglutit, le goût de la bile lui brûlant la gorge. — On… on lui a jeté ses médicaments, docteur. À son insu. Depuis plusieurs jours. Et elle a été soumise à un stress physique intense.
Le médecin s’arrêta net, son regard passant de l’incompréhension à une colère froide. — Jeté ses médicaments ? Écoutez-moi bien, Monsieur Delorme. Le corps de votre femme est à bout de forces. Si vous aviez attendu vingt-quatre heures de plus, elle faisait une éclampsie complète. Nous aurions pu la perdre, elle, et le bébé. Nous allons la perfuser, lui administrer du sulfate de magnésium pour prévenir les convulsions, et des antihypertenseurs. Si la situation ne se stabilise pas dans les deux heures, nous devrons procéder à une césarienne en urgence.
Le mot “perdre” flotta dans l’air stérile de la chambre. Mathieu regarda sa femme. Sous la lumière crue des néons, elle paraissait si petite, si vulnérable, reliée à toutes ces machines par des câbles de toutes les couleurs. C’était de sa faute. Il avait cru qu’en payant tout, en travaillant soixante heures par semaine pour offrir un toit luxueux à sa famille, il faisait son devoir d’homme. Il n’avait été qu’un lâche, aveugle à la tyrannie qui s’exerçait sous son propre toit.
Vers deux heures du matin, grâce aux médicaments, la tension de Camille commença enfin à baisser. Le rythme cardiaque du bébé ralentit pour retrouver une cadence rassurante. Camille, épuisée par la douleur et les sédatifs légers, sombra dans un sommeil lourd.
Mathieu s’assit sur la chaise en plastique près du lit. Il prit la petite main de sa femme, si froide, et la porta à ses lèvres. C’est à ce moment-là que le téléphone de Camille, glissé dans la poche de son manteau posé sur une chaise, vibra.
Mathieu n’avait jamais fouillé dans le téléphone de sa femme, par respect. Mais en voyant le nom s’afficher sur l’écran de verrouillage, son sang ne fit qu’un tour. C’était un message d’Élodie, sa sœur aînée.
Élodie (02:14) : “Réponds espèce de garce. Si Mathieu découvre pour les courriers de la banque, on va te détruire. Dis-lui que c’est toi qui as fait les virements.”
Le souffle de Mathieu se coupa. Les courriers de la banque ? Les virements ? D’un doigt tremblant, il composa le code de déverrouillage de Camille – la date de leur rencontre – et ouvrit l’application de messagerie. Il n’y avait pas que ce message. Il y avait des semaines de harcèlement psychologique. Des messages vocaux de Françoise, sa mère, envoyés pendant qu’il était au bureau : “Lève-toi du canapé et va repasser les chemises de mon fils. Tu n’es qu’une parasite. Si tu crois qu’un gamin va te garantir sa fortune, tu te trompes.”
Mais ce qui glaça le sang de Mathieu, ce fut la mention de la banque. Il ouvrit l’application bancaire de Camille. Le compte joint qu’ils utilisaient pour les dépenses de la maison, sur lequel Mathieu versait chaque mois une somme confortable, était à découvert. Plus étrange encore, un crédit à la consommation de 45 000 euros avait été contracté au nom de Camille trois mois plus tôt. Les fonds avaient été transférés par petites tranches vers un compte externe. Un compte domicilié au nom de Françoise Delorme.
Mathieu sentit une rage froide, absolue, d’une pureté terrifiante, s’emparer de lui. Ce n’était plus de la maltraitance ordinaire. C’était une escroquerie minutieusement orchestrée. Sa mère et ses sœurs n’avaient pas seulement utilisé Camille comme boniche ; elles la ruinaient, la poussaient à bout physiquement et mentalement, dans un but bien précis.
Il se leva doucement pour ne pas réveiller Camille, prévint l’infirmière de garde qu’il devait faire un aller-retour rapide pour chercher des affaires de toilette, et quitta l’hôpital. La pluie avait cessé, laissant place à un brouillard épais qui enveloppait les rues de Paris.
À 3 h 30 du matin, Mathieu gara sa voiture un peu plus loin que d’habitude dans sa rue à Saint-Maur-des-Fossés. Il s’approcha de sa propre maison comme un voleur. De la lumière filtrait encore à travers les volets du salon et de son bureau. Il sortit ses clés, l’inséra dans la serrure avec une lenteur infinie, et tourna sans faire le moindre bruit.
En entrant dans le vestibule plongé dans la pénombre, il entendit des voix précipitées venant de son bureau. Il s’avança à pas de loup sur le parquet. La porte était entrouverte.
— … je te dis qu’on n’a pas le temps ! C’était la voix paniquée de Marion, la cadette. S’il revient et qu’il fouille dans le tiroir du bas, il va trouver les fausses signatures pour le prêt. Il faut tout brûler. — Calme-toi, petite idiote ! cingla Françoise. Mathieu est trop aveuglé pour fouiller. Il pense que sa petite poule couve juste une grippe ou une crise de nerfs. — Et si elle perd le bébé ce soir ? intervint Élodie, d’une voix horriblement détachée. L’hôpital va poser des questions, maman. Les tisanes que tu lui faisais boire…
Mathieu se figea, le cœur frappant violemment contre ses côtes. Les tisanes. Il se souvint soudain que depuis des semaines, sa mère préparait “généreusement” une infusion spéciale pour Camille chaque après-midi, soi-disant une vieille recette de grand-mère pour soulager les jambes lourdes.
— Les tisanes ne laissent pas de traces, répondit Françoise avec un cynisme qui donna la nausée à Mathieu. Ce n’est que de l’actée à grappes et de la menthe pouliot. Ça provoque des contractions et ça fait chuter la tension. Au pire, le médecin dira que c’est une fausse couche tardive due à la fatigue. Sans enfant, il n’y a plus de lien. Mathieu finira par la quitter, elle se retrouvera avec les 45 000 euros de dettes sur le dos, et nous récupérerons la maison. C’est l’ordre naturel des choses. Cette fille n’était pas de notre rang.
Mathieu ne voyait plus rouge. Il voyait noir. Un abîme venait de s’ouvrir sous ses pieds. Les femmes qui l’avaient élevé, avec qui il avait grandi, n’étaient pas seulement égoïstes ou méchantes. Elles étaient des prédatrices. Elles avaient tenté d’assassiner son enfant et de détruire la femme qu’il aimait, tout en siphonnant son argent.
Il sortit son téléphone de sa poche, ouvrit l’application dictaphone, et appuya sur “Enregistrer”.
Il poussa la porte du bureau.
Les trois femmes sursautèrent en hurlant presque. Françoise tenait dans ses mains une liasse de documents bancaires. Élodie était accroupie près du coffre-fort dont elles avaient manifestement deviné le code. Marion tenait un briquet.
Le silence qui tomba dans la pièce fut plus lourd que du plomb.
— Mathieu… mon chéri, balbutia Françoise, le visage décomposé, essayant maladroitement de cacher les papiers derrière son dos. Tu… comment va Camille ? On était tellement mortes d’inquiétude qu’on cherchait ses papiers d’assurance maladie pour vous les apporter…
Mathieu resta planté dans l’encadrement de la porte. Son visage était un masque de marbre. Il ne criait pas. C’était ce qui les terrifia le plus.
— L’assurance maladie ? demanda-t-il d’une voix si basse, si calme, qu’elle fit frissonner ses sœurs. C’est drôle. L’assurance maladie ne requiert pas de menthe pouliot.
Le briquet glissa des mains de Marion et tomba sur le sol avec un bruit sec. Françoise recula d’un pas, heurtant le bureau.
— Tu… tu écoutais ? osa demander Élodie, la voix tremblante. Mathieu, on peut tout t’expliquer. Cette fille te manipule…
— Taisez-vous.
Le ton n’admettait aucune réplique. Mathieu avança d’un pas lent, s’approcha de sa mère, et lui arracha les documents des mains d’un geste sec. Il baissa les yeux sur les papiers. C’était le contrat de crédit, signé avec une imitation grossière de l’écriture de Camille, et des relevés de transfert vers une société écran au nom de jeune fille de sa mère.
— La pré-éclampsie, dit Mathieu en fixant sa mère dans les yeux, aurait pu la tuer ce soir. Mon fils aurait pu mourir ce soir à cause de vous. Vous avez empoisonné ma femme enceinte. Vous avez contracté des prêts frauduleux en usurpant son identité.
— Pour te protéger ! hurla soudain Françoise, perdant le contrôle. Pour protéger notre patrimoine ! Ton père n’a pas bâti tout ça pour qu’une petite caissière de province vienne tout rafler en pondant un héritier ! Tu m’appartiens, Mathieu ! C’est MA maison !
Mathieu leva son téléphone, arrêtant l’enregistrement. Il composa rapidement le 17.
— Que fais-tu ? paniqua Marion en s’approchant. Mathieu, arrête ! On est ta famille !
— Oui, bonjour, dit Mathieu d’une voix froide au téléphone. Je souhaite signaler une tentative d’empoisonnement sur une femme enceinte, une fraude bancaire massive et une usurpation d’identité. Les coupables sont actuellement à mon domicile. Oui, je vous attends.
Il raccrocha et rangea le téléphone.
— La police sera là dans cinq minutes. Si l’une de vous tente de sortir de cette pièce, je ne réponds plus de rien.
Françoise s’effondra dans le fauteuil du bureau, pleurant de rage et de terreur. Élodie et Marion pleurnichaient dans leur coin. Mais Mathieu n’avait plus aucune pitié. Il se dirigea vers le coffre-fort ouvert. À l’intérieur, il chercha le carnet de santé de Camille, qu’elles avaient dû confisquer.
Mais en fouillant sous les dossiers, ses doigts heurtèrent une vieille boîte en métal, cachée tout au fond. Une boîte fermée par un petit cadenas rouillé. Intrigué, et animé par une intuition morbide, Mathieu prit un coupe-papier lourd sur le bureau et fit sauter le cadenas d’un coup sec, sous le regard soudain terrifié de sa mère.
— Non ! Mathieu, touche pas à ça ! hurla Françoise en tentant de se lever, mais ses jambes se dérobèrent.
Mathieu ouvrit la boîte. À l’intérieur, il n’y avait pas d’argent. Il y avait des documents jaunis par le temps. Des certificats médicaux datant d’il y a vingt-cinq ans. Des analyses toxicologiques. Et un certificat de décès.
Celui de son propre père.
Mathieu déplia le rapport d’autopsie que sa mère avait apparemment caché pendant des décennies. La ligne de conclusion attira son regard, écrite à la machine à écrire : “Présence suspecte de digitaline en quantité létale. Cause du décès : arrêt cardiaque induit par intoxication prolongée.”
Sous ce rapport, il y avait un autre document : un contrat d’assurance vie d’une valeur colossale, signé trois mois avant la mort de son père, dont l’unique bénéficiaire était Françoise.
La vérité le frappa avec la force d’un boulet de canon. Camille n’était pas la première victime de sa mère. Ce qu’elle venait de tenter avec les tisanes n’était pas un coup d’essai, mais une méthode éprouvée. Françoise n’était pas seulement une mère abusive et une escroc.
C’était une meurtrière.
Les gyrophares bleus de la police illuminèrent soudain les fenêtres du bureau, balayant la pièce de reflets fantomatiques. Mathieu leva lentement les yeux vers sa mère, qui tremblait maintenant de tous ses membres, recroquevillée comme un animal pris au piège.
Il comprit alors que l’enfer ne faisait que commencer, et que les secrets enfouis dans cette maison allaient éclabousser bien au-delà de sa petite famille… Il restait à savoir jusqu’où les racines de ce poison s’étaient étendues.
