L’Échiquier de Sang

Partie 3 :

« Pourquoi l’avoir laissé boire ? » répéta Beatrice, la voix tremblante, incapable de détacher son regard du cadavre de Richard Moretti.

Gabriel esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Un sourire de prédateur.

« Parce qu’à Chicago, ma douce Beatrice, les traîtres doivent creuser leur propre tombe avant qu’on ne les y pousse. S’il n’avait pas bu, j’aurais dû l’abattre. La Commission aurait exigé une enquête, des preuves. Mais là… » Il fit un geste élégant vers le corps tordu sur le marbre. « Il s’est empoisonné avec son propre verre. Un accident tragique. »

Autour d’eux, le chaos s’était figé. Les hommes de Gabriel avaient désarmé ceux de Moretti avec une efficacité brutale et silencieuse. Les clients riches, les politiciens corrompus et les épouses en fourrure étaient recroquevillés sous les tables, n’osant plus respirer. Personne ne regardait vers la table neuf. L’invisibilité, que Beatrice connaissait si bien, enveloppait désormais tout le restaurant face à la terreur que figeait Gabriel Valenti.

« Viens, » ordonna-t-il doucement.

Il ne lui attrapa pas le bras. Il ne la tira pas. Il lui offrit simplement cette injonction, attendant qu’elle choisisse de le suivre. Beatrice déglutit, jeta un dernier coup d’œil à son plateau vide abandonné sur une chaise, et emboîta le pas au chef de la mafia.

Gabriel la guida à travers la salle à manger terrifiée, poussant d’un coup d’épaule la double porte battante des cuisines. Le chef, qui l’appelait “la grosse” quelques heures plus tôt, était recroquevillé derrière le fourneauneau, tremblant de tous ses membres. Gabriel l’ignora. Il avança jusqu’au fond du couloir, vers le bureau privé de Frankie, le propriétaire.

D’un coup de pied, il fit sauter la serrure de mauvaise qualité. Il fit entrer Beatrice, entra à sa suite, et referma la porte, bloquant la poignée avec une lourde chaise en chêne.

L’air dans la petite pièce sentait le cigare froid et la sueur rance. Gabriel se tourna vers elle. Le silence entre eux n’était plus celui d’un client et d’une serveuse, mais celui de deux joueurs qui venaient de renverser l’échiquier.

Il s’approcha. Un pas. Puis deux. L’espace confiné rendait sa présence écrasante. Il était grand, impeccablement taillé dans son costume sur mesure, et l’odeur de son eau de Cologne – bois de santal et bergamote – masquait presque l’odeur métallique de l’adrénaline.

Il s’arrêta à quelques centimètres d’elle, baissant les yeux pour accrocher son regard. C’est à cet instant précis qu’il posa la question qui allait tout changer.

« Pourquoi, murmura Gabriel, une femme comme toi sauverait-elle un monstre comme moi ? »

La question flotta dans l’air, lourde de sous-entendus. Beatrice aurait dû mentir. Elle aurait dû bafouiller, jouer à nouveau la fille stupide de la classe ouvrière, terrifiée par les armes et le sang. Elle aurait pu dire qu’elle avait paniqué.

Au lieu de cela, en regardant ces yeux noirs insondables, elle décida de dire la vérité.

« Parce que si vous mouriez ce soir, la ville brûlerait, répondit-elle, la voix soudainement ferme. Moretti était un boucher. Il aurait déclenché une guerre de territoire qui aurait ravagé le South Side. Vous… vous êtes un monstre, Monsieur Valenti, oui. Mais vous êtes un monstre qui maintient l’ordre. »

Gabriel laissa échapper un rire grave, presque inaudible.

« L’ordre, répéta-t-il. C’est donc de la politique sociale, Beatrice ? » Il leva une main, et, avec une délicatesse qui jurait avec sa réputation de tueur, il repoussa une mèche de cheveux noirs collée sur la joue humide de la serveuse. Son doigt effleura sa peau. C’était brûlant. « Tu es une créature fascinante. Tu te caches sous des uniformes une taille trop petite, tu laisses des hommes qui ne valent pas la poussière sous tes chaussures t’insulter, et pourtant, tu analyses la géopolitique de la pègre de Chicago en servant des aubergines. »

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Il fit un pas de plus, la forçant à reculer jusqu’à ce que ses hanches généreuses heurtent le bureau en acajou de Frankie.

« Mais tu mens par omission, » continua-t-il, la voix baissant d’un octave. « Tu ne m’as pas sauvé pour la ville. Tu m’as sauvé parce que tu as un sens aigu de l’observation. Tu as remarqué la poudre de Moretti. Mais as-tu remarqué autre chose ce soir ? »

Beatrice plissa les yeux, son esprit tournant à toute vitesse.

« La caméra de sécurité, » lâcha-t-elle sans réfléchir.

Gabriel haussa un sourcil, visiblement impressionné. « Continue. »

« La petite lumière rouge au-dessus du bar. Elle était éteinte ce soir. Frankie ne l’éteint jamais. Sauf si… » La réalisation la frappa comme un coup de poing dans l’estomac. « Sauf s’il savait ce qui allait se passer. Frankie savait pour le poison. Il a laissé Moretti faire. »

« Exactement, » dit Gabriel. « Frankie a vendu son âme à la banlieue sud pour effacer ses dettes de jeu. Ce que Moretti ne savait pas, c’est que je savais pour Frankie. Ce que Frankie ne savait pas, c’est que j’ai acheté le fournisseur d’amande amère de Moretti il y a trois semaines. La fiole qu’il a versée dans mon verre… j’ai fait remplacer son contenu. Ce n’était pas un poison mortel pour moi. C’était juste du bicarbonate. »

Beatrice eut le souffle coupé. « Attendez. S’il n’y avait pas de poison dans votre verre… »

« …Alors Moretti s’est empoisonné tout seul avec son propre verre, parce que j’avais fait enduire le bord de SA coupe de cyanure avant même qu’il ne s’assoie, » termina Gabriel avec un calme glaçant. « Je n’avais pas besoin que tu sauves mon whisky, Beatrice. J’avais besoin de voir si tu allais le faire. »

La colère, une colère pure et incandescente qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années, explosa dans la poitrine de Beatrice. Elle le repoussa violemment, posant ses deux mains sur son torse dur comme du roc.

« Vous m’avez testée ?! Vous m’avez laissée risquer ma vie, risquer de me prendre une balle par les gorilles de Moretti, juste pour un stupide test ?! »

Gabriel ne bougea pas d’un millimètre, acceptant la frappe. Son regard s’assombrit, se remplissant d’une intensité qui fit trembler Beatrice pour une toute autre raison.

« Je devais être sûr. Je devais savoir si la fille de Lorenzo Russo avait hérité du courage de son père, ou si elle avait simplement décidé de pourrir ici. »

Le nom tomba dans la pièce comme une bombe. Lorenzo Russo.

Beatrice arrêta de respirer. Ses jambes se dérobèrent presque, et elle dut s’agripper au bord du bureau pour ne pas s’effondrer. Le sang déserta son visage.

« Ne prononcez pas ce nom, » murmura-t-elle, terrifiée.

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« Lorenzo Russo, » répéta Gabriel implacablement. « Le comptable en chef de la famille Lucchese. L’homme qui a disparu il y a seize ans avec vingt millions de dollars et un registre contenant assez de noms pour faire tomber la moitié de l’État de l’Illinois. L’homme qui a été retrouvé démembré dans le lac Michigan, mais dont la fille unique de douze ans s’était évaporée dans la nature. »

Gabriel se pencha, posant ses mains sur le bureau de chaque côté des hanches de Beatrice, la piégeant complètement.

« J’ai mis cinq ans à te retrouver, Beatrice Russo. Tu t’es bien cachée. Devenir Beatrice “Lawson”, prendre du poids, te faire oublier, te fondre dans le décor minable des quartiers pauvres… C’était brillant. C’est l’invisibilité parfaite. Les hommes de la mafia cherchent de belles filles sveltes qui claquent l’argent de papa à Miami ou à New York. Ils ne regardent jamais la serveuse aux hanches larges qui nettoie leur table. »

Des larmes de panique piquèrent les yeux de Beatrice. Toute sa vie, toute sa sécurité, venaient d’être réduites en miettes en moins de trois minutes.

« Si vous savez qui je suis, » dit-elle d’une voix étranglée, « alors tuez-moi et finissons-en. Je n’ai pas l’argent de mon père. Je n’ai pas le registre. Je n’ai rien ! »

L’expression de Gabriel s’adoucit d’une manière si inattendue que Beatrice en fut désarçonnée. Il leva une main et, cette fois, son pouce caressa sa mâchoire inférieure, effaçant une larme qui menaçait de tomber.

« Si je voulais te tuer, mia bella, tu serais morte depuis trois ans. C’est le temps depuis lequel je viens manger ce veau infect tous les jeudis soirs. Tu crois vraiment que je traverse la ville, que je m’assieds dos au mur, juste pour les beaux yeux de Frankie ? »

Le cœur de Beatrice fit une embardée. Trois ans. Il venait chaque semaine depuis trois ans. Non pas pour surveiller le quartier. Pour la surveiller, elle.

« Pourquoi ? » souffla-t-elle, perdue.

« Parce que ton père ne m’a pas volé. Il a volé les Lucchese, les mêmes hommes qui ont assassiné ma mère quand j’étais enfant. Ton père était mon héros, Beatrice. Et avant de mourir, il a envoyé ce registre à une seule personne de confiance. »

Gabriel s’écarta légèrement et tira de la poche intérieure de sa veste une petite clé de coffre-fort, usée par le temps. Il la posa sur le bureau, juste à côté de la main de Beatrice.

« Mon père te l’a envoyée, » comprit-elle, subjuguée.

« Il me l’a envoyée avec une seule instruction : ‘Protège ma fille jusqu’à ce qu’elle soit prête à utiliser ce registre pour détruire ceux qui m’ont tué’. Je suis devenu le patron du South Side pour avoir le pouvoir de te protéger. Mais les Lucchese se rapprochent. Frankie t’a reconnue, Beatrice. »

L’air sembla se raréfier dans la pièce.

« Frankie ? »

« Frankie devait beaucoup d’argent à Moretti, qui travaille pour les Lucchese. Il y a deux jours, Frankie a fouillé dans ton casier. Il a trouvé le médaillon de ta mère. Il t’a vendue. L’assassinat de ce soir n’était pas seulement pour moi. Une fois que j’aurais été mort, Moretti devait t’emmener dans la ruelle et te torturer jusqu’à ce que tu avoues où est le registre. »

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Beatrice sentit la nausée l’envahir. Les blagues de Frankie, ses regards libidineux, tout cela cachait une trahison mortelle. L’invisibilité ne la protégeait plus. Le bouclier de ses kilos en trop, de ses vêtements bon marché, venait de se briser.

Soudain, un bruit sourd résonna à l’extérieur du bureau. Des cris étouffés, suivis du bruit caractéristique d’une porte défoncée à coups de bélier.

Les yeux de Gabriel s’assombrirent instantanément. L’amant protecteur disparut, remplacé par le chef de guerre impitoyable de Chicago.

« Les renforts de Moretti, » dit-il froidement. Il sortit un Sig Sauer noir de son étui d’épaule et le chargea avec un clic sec et létal. « Ils ont compris que leur patron ne sortira pas d’ici vivant. »

Il se tourna vers un panneau en bois derrière le bureau de Frankie. D’un coup de crosse, il brisa le bois fin, révélant un vieux conduit d’aération qui menait aux ruelles arrière, un vestige de l’époque de la Prohibition.

« Pars, Beatrice. Au bout de la ruelle, il y a une Cadillac noire blindée. Le chauffeur s’appelle Dante. Dis-lui le mot de passe : Vendetta. Il t’emmènera dans un endroit sûr. »

Beatrice regarda le trou sombre, puis le pistolet dans la main de Gabriel. Son cœur battait à tout rompre, mais la peur avait laissé place à autre chose. Une adrénaline nouvelle. L’héritage de Lorenzo Russo.

Elle ne voulait plus fuir. Elle en avait assez d’être la fille apeurée dans les toilettes. Elle en avait assez de s’excuser d’exister.

Lentement, elle se redressa. Elle déboutonna le haut de son uniforme étriqué, arracha le misérable tablier couvert de sauce tomate et le jeta sur le sol. Elle regarda Gabriel Valenti, l’homme le plus dangereux de la ville, l’homme qui avait veillé sur elle dans l’ombre pendant des années.

« Non, » dit-elle avec une voix qui ne tremblait plus du tout.

Gabriel fronça les sourcils, surpris. « Ce n’est pas une suggestion, Beatrice. Ils sont lourdement armés. »

Elle se dirigea vers le bureau, ouvrit le tiroir du haut de Frankie, et en sortit un revolver calibre .38 que le propriétaire gardait toujours chargé. Elle vérifia le barillet avec une aisance qui fit écarquiller les yeux de Gabriel. Son père lui avait appris à tirer avant de lui apprendre à faire du vélo.

« Frankie a essayé de me vendre, » dit Beatrice, ses yeux brillants d’une rage froide et magnifique. « Et les Lucchese ont tué mon père. Je ne fuis plus. On sort d’ici ensemble, Gabriel. Et ensuite, on ira ouvrir ce coffre-fort. »

Gabriel Valenti la regarda longuement. Sous la faible lumière du néon cassé, il ne vit plus une serveuse effacée. Il vit une reine mafieuse qui venait de s’éveiller, une femme dont les courbes cachaient un acier trempé dans le chagrin et la survie.

Un sourire carnassier, véritable cette fois, illumina le visage du chef de la mafia. Il fit un pas vers elle, attrapa sa nuque d’une main ferme, et pressa rudement ses lèvres contre les siennes dans un baiser fulgurant, possessif et chargé de promesses mortelles.

Lorsqu’il recula, ses yeux brûlaient d’une adoration sombre.

« Très bien, mia regina (ma reine), » murmura Gabriel en levant son arme vers la porte qui commençait à trembler sous les coups. « Faisons brûler Chicago. »

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