Partie 2:
Le silence s’abattit sur le bistrot, seulement troublé par le murmure de la pluie qui recommençait à tomber, comme un écho au jour de leur première rencontre. Madame Rose, abasourdie, retira doucement ses mains de celles de la jeune femme. La joie initiale fit place à une incompréhension totale.
« Racheter mon restaurant ? » murmura la vieille dame, la voix tremblante. « Mais… qui êtes-vous devenue, mon enfant ? Comment avez-vous pu… »
La jeune femme, qui s’était présentée sous le nom d’Éléonore, essuya ses larmes d’un geste élégant. Un sourire, bien que doux, cachait une étrange mélancolie.
« C’est une longue histoire, Madame Rose. Disons simplement que la vie m’a offert des opportunités que je n’aurais jamais pu imaginer. »
Éléonore claqua des doigts. Immédiatement, deux hommes en costume noir, que personne n’avait remarqués jusque-là, s’avancèrent depuis l’entrée. L’un d’eux posa une mallette en cuir sur le comptoir écaillé. Un clic sec retentit lorsqu’il l’ouvrit. À l’intérieur, des liasses de billets impeccables et une liasse de documents juridiques.
« Les papiers sont prêts », annonça Éléonore. « Le bistrot vous appartiendra définitivement, libéré de toutes dettes. Et une rente à vie vous est assurée. »
Madame Rose regardait l’argent, puis le visage d’Éléonore. Une gêne indéfinissable s’empara d’elle. L’instinct qui l’avait poussée à nourrir la petite fille en haillons lui criait maintenant que quelque chose n’allait pas. La robe brodée de cristaux, la berline noire, ces hommes de main au regard froid… tout cela contrastait de manière trop violente avec le geste désintéressé qu’elle avait eu vingt ans plus tôt.
« C’est… c’est trop, Éléonore », balbutia Madame Rose, reculant d’un pas. « Je ne peux pas accepter cela. Un repas ne vaut pas une telle somme. »
Le regard d’Éléonore s’assombrit un instant, avant de retrouver son calme de façade.
« Ce n’est pas qu’une question de repas », dit-elle, la voix soudain plus basse, presque un murmure. « C’est une question de vie ou de mort. Vous m’avez gardée en vie ce jour-là, Madame Rose. Et pour ce que j’avais à accomplir, il fallait que je survive. »
Un frisson parcourut l’échine de la vieille dame. Les mots d’Éléonore étaient lourds de sous-entendus terrifiants. Avant que Madame Rose ne puisse répondre, le téléphone du bistrot, un vieil appareil noir à cadran, se mit à sonner avec une stridence inhabituelle.
Les deux hommes de main se raidirent instantanément, portant la main à l’intérieur de leurs vestes. Éléonore, blême, fit un signe imperceptible pour qu’ils s’arrêtent.
« Ne répondez pas », ordonna Éléonore, la panique perçant soudain sous le masque de la froideur.
Mais l’instinct de Madame Rose, forgé par des décennies derrière ce comptoir, la poussa à décrocher.
« Allô ? » dit-elle d’une voix mal assurée.
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À l’autre bout du fil, une voix métallique, déformée, prononça une phrase qui glaça le sang de la vieille dame :
« Elle vous a menti. Ne signez rien. »
Le combiné glissa des mains de Madame Rose. Lorsqu’elle releva les yeux vers Éléonore, elle y lut non plus de la gratitude, mais une terreur absolue. La jeune femme venait de comprendre que son passé venait de la rattraper, ici, dans ce modeste bistrot.
Et que Madame Rose était désormais, bien malgré elle, impliquée dans un jeu bien plus vaste et plus dangereux qu’une simple histoire de repas offert…
(À suivre… Dans la partie 3, découvrez la véritable identité d’Éléonore, le secret que cachent les documents de la mallette, et pourquoi quelqu’un veut à tout prix empêcher cet achat. Qui tire vraiment les ficelles ? Les apparences sont trompeuses, et le passé d’Éléonore est bien plus sombre que la suie qui recouvrait son visage d’enfant…)
