Partie 2:
L’annonce de l’hôtesse de l’air tomba comme un couperet dans le chaos de la cabine. « Dr Carter… Le commandant de bord a besoin de vous immédiatement. »
L’homme assis à côté de moi, celui qui avait passé les deux dernières heures à m’insulter pour mon poids et ma couleur de peau, se figea. Ses doigts, qui s’agrippaient à l’accoudoir avec l’énergie du désespoir face aux turbulences, se relâchèrent imperceptiblement. Il tourna lentement la tête vers moi. Le dégoût qui masquait son visage s’était évaporé, remplacé par une stupéfaction teintée d’une peur nouvelle, bien différente de celle provoquée par le vol chaotique. Ses yeux écarquillés scrutaient mon visage avec incrédulité. Docteur ? semblait-il crier silencieusement.
Je n’ai pas eu le temps, ni l’envie, de savourer sa réaction. Mon entraînement a pris le dessus. L’adrénaline, familière et salvatrice, affluait déjà dans mes veines.
« Où ? » ai-je demandé d’une voix calme, détachant ma ceinture avec des gestes précis.
« À l’avant, Docteur. S’il vous plaît, suivez-moi, » répondit l’hôtesse, la voix tremblante malgré son professionnalisme évident.
Je me suis levée, repoussant l’homme d’un regard froid alors qu’il rentrait précipitamment les genoux pour me laisser passer. Je me suis penchée et j’ai saisi le dossier noir rangé sous mon siège – celui-là même qu’il avait jugé d’un œil si méprisant. Il n’était pas juste un bagage à main encombrant ; c’était mon kit médical d’urgence, toujours à mes côtés, peu importe ma destination.
En remontant l’allée instable, l’avion subit une nouvelle secousse violente. Plusieurs passagers crièrent de nouveau. Je m’accrochai fermement aux sièges pour garder l’équilibre. Chaque regard que je croisais était empreint de terreur. La femme qui avait détourné les yeux plus tôt me fixait maintenant, cherchant peut-être un réconfort dans la présence rassurante d’un médecin. Mais mon esprit était déjà concentré sur ce qui m’attendait à l’avant. Le commandant de bord demandait un médecin pendant une urgence en vol ? Ce n’était pas une simple crise d’asthme ou une attaque de panique d’un passager.
L’hôtesse, qui s’appelait Sarah d’après son badge, me fit passer le rideau séparant la classe économique de la classe affaires, puis m’emmena directement vers le poste de pilotage. La porte blindée était ouverte.
Le cockpit, d’ordinaire un sanctuaire de contrôle calme, ressemblait à un champ de bataille chaotique. Le copilote, un jeune homme au visage couvert de sueur, luttait avec le manche, ses yeux rivés sur les instruments affolés.
Mais c’est la silhouette affaissée sur le siège de gauche qui retint toute mon attention. Le commandant de bord.
Il était inconscient, son corps lourd retenu uniquement par le harnais de sécurité. Sa peau, d’une pâleur cadavérique, brillait d’une sueur froide. Ses lèvres étaient légèrement bleutées.
« Que s’est-il passé ? » ai-je lancé, m’agenouillant à ses côtés, ouvrant mon dossier d’un geste sec.
« Je ne sais pas ! » cria le copilote, sa voix perçant le bruit assourdissant des moteurs et des alarmes qui sonnaient dans le cockpit. « Il allait bien, et soudain… il s’est plaint d’une douleur fulgurante à la poitrine. Puis il a perdu connaissance en quelques secondes ! »
Douleur fulgurante. Perte de connaissance rapide. Les symptômes classiques d’un infarctus massif.
J’ai posé deux doigts sur son artère carotide. Le pouls était filant, rapide, presque imperceptible. Sa respiration était superficielle, erratique.
« Il nous faut un défibrillateur, immédiatement ! » ai-je ordonné à Sarah. « Et le kit médical d’urgence de bord ! »
Elle disparut en un éclair. J’ai commencé à examiner le commandant plus en détail. Pendant que je défaisais sa cravate et déboutonnais sa chemise, une étrange anomalie me frappa. Au niveau de son cou, juste au-dessus de la clavicule droite, se trouvait une marque de piqûre. Fraîche. Légèrement enflammée.
Une injection ? Pendant le vol ?
Je n’eus pas le temps de m’attarder sur cette découverte troublante. Sarah revenait déjà, chargée du défibrillateur automatique externe (DAE) et d’une trousse rouge vif.
« Mettez les électrodes, » lui ai-je dit calmement, pointant les endroits précis sur la poitrine nue du pilote.
Pendant qu’elle s’exécutait avec des mains tremblantes, j’ai ouvert la trousse médicale de l’avion. J’y ai trouvé une seringue d’épinéphrine et une autre d’atropine, prêtes à l’emploi. Je préparai rapidement une ligne intraveineuse. La veine de son bras était difficile à trouver, la tension artérielle étant si basse.
Le DAE commença son analyse monocorde. « Analyse du rythme cardiaque. Ne pas toucher le patient. »
Le silence dans le cockpit fut presque assourdissant, rompu seulement par le gémissement du vent contre la carlingue et la respiration haletante du copilote.
« Choc recommandé. » annonça la voix synthétique. « Chargement. Écartez-vous du patient. »
Je m’assurai que ni moi ni Sarah ne touchions le commandant. « Dégagez ! » ai-je crié.
L’hôtesse appuya sur le bouton rouge clignotant. Le corps du pilote fit un soubresaut violent.
« Analyse du rythme cardiaque. »
J’observais le petit écran du DAE. Le rythme était toujours chaotique, une fibrillation ventriculaire mortelle.
« Pas de changement. Continuez la RCR ! » ai-je ordonné. Sarah commença les compressions thoraciques pendant que j’injectais l’épinéphrine directement dans sa veine.
Les minutes semblaient s’étirer en heures. Chaque compression de Sarah, chaque injection que je faisais, chaque analyse du DAE, c’était une lutte acharnée contre la mort à plus de dix mille mètres d’altitude. Le copilote, dont le visage était maintenant d’un gris cendre, essayait de maintenir l’avion stable malgré l’absence de son commandant et les turbulences incessantes.
« Choc recommandé. »
Un deuxième choc. Une nouvelle décharge d’énergie traversa le corps inerte.
Je repris le pouls. Toujours rien.
« Allez, accrochez-vous, » ai-je murmuré, plus pour moi-même que pour le pilote.
C’est lors de la troisième tentative, après une autre dose d’adrénaline et une série épuisante de compressions thoraciques, qu’un miracle se produisit. Le DAE annonça : « Rythme sinusal détecté. Vérifiez le pouls. »
J’appuyai mes doigts sur sa carotide. Lentement, faiblement, mais de manière régulière, je sentis le sang pulser sous ma peau.
« Il a un pouls, » dis-je, relâchant un souffle que je ne savais pas retenir. « La pression remonte. »
Sarah laissa échapper un sanglot étouffé de soulagement. Le copilote jeta un regard furtif par-dessus son épaule, un sourire tremblant se dessinant sur ses lèvres gercées.
Mais la victoire était fragile. Le commandant restait inconscient, sa respiration dépendante de la valve d’oxygène que j’avais rapidement mise en place. Il n’était pas hors de danger, loin de là. Il avait besoin d’une unité de soins intensifs, et vite.
« Combien de temps avant l’atterrissage le plus proche ? » ai-je demandé au copilote.
« L’aéroport de Denver est à vingt minutes. J’ai déjà déclaré l’urgence médicale et nous sommes prioritaires, » répondit-il, se reconcentrant sur ses instruments.
Vingt minutes. C’était une éternité dans ces conditions.
Je me suis installée sur le strapontin juste derrière lui, surveillant sans relâche les moniteurs du DAE, ajustant l’arrivée d’oxygène, m’assurant que son état ne se dégradait pas à nouveau.
Et pendant que je veillais sur ce pilote aux portes de la mort, mon esprit revenait sans cesse à cette marque de piqûre dans son cou.
Qui lui avait fait ça ? Pourquoi ?
Ce n’était pas une simple attaque cardiaque due au stress ou à l’âge. J’en avais la conviction intime. Quelque chose, ou quelqu’un, avait déclenché cet infarctus foudroyant.
Je repensai à l’homme assis à côté de moi. L’homme aux propos racistes et grossophobes. Il m’avait ciblée dès le premier instant, avec une violence verbale inouïe. Pourquoi ? Était-ce une simple coïncidence malheureuse d’être assise à côté du pire imbécile de la planète, ou bien y avait-il un lien plus profond, plus sinistre ?
Son regard haineux, sa tentative de m’intimider, de me faire changer de place… Et si ce n’était pas moi qui le dérangeais, mais ce que je représentais ? Et si, d’une manière ou d’une autre, il savait ce que je cachais dans mon dossier noir ? Non, impossible. Personne n’était censé savoir pour la mission que je menais incognito, pas même l’équipage.
Et pourtant, l’avion chutant brusquement, le commandant terrassé par un mal inexpliqué, et ce passager, cet homme mystérieux et agressif, assis à mes côtés. Les coïncidences commençaient à s’accumuler d’une manière effrayante.
Je me suis penchée et j’ai discrètement examiné la poche intérieure de la veste du commandant, laissée entrouverte sur son siège. Un petit carnet noir, à la couverture abîmée, dépassait légèrement. Mon instinct me hurlait de l’ignorer, de me concentrer sur sa santé. Mais la marque de piqûre me hantait.
Profitant que Sarah s’était éloignée pour rassurer les passagers de la première classe et que le copilote était obnubilé par la manœuvre d’atterrissage, je glissai délicatement le carnet de sa poche et l’ouvris.
Les pages étaient remplies de notes cryptiques, de chiffres, de noms de villes et de dates. Mais c’est la dernière entrée qui me figea le sang dans les veines.
Vol 408. C’était notre vol.
En dessous, une seule ligne écrite d’une main tremblante, presque illisible :
“Ils savent qu’elle est à bord. L’Opération Phénix est compromise. Cible : Siège 14B.”
Mon cœur rata un battement. Je baissai les yeux vers le carnet, incrédule.
Siège 14B.
C’était mon siège.
L’homme à côté de moi, le passager raciste… C’était le 14A.
Il ne me haïssait pas seulement pour mon apparence. Il me haïssait parce que j’étais sa cible. Et l’attaque du commandant… c’était un avertissement. Ou peut-être un acte désespéré pour empêcher l’avion d’arriver à destination.
Soudain, une voix résonna dans l’interphone du cockpit, froide et métallique, brisant le silence tendu.
« Docteur Carter. »
Ce n’était ni Sarah, ni le copilote. La voix provenait d’un des canaux de communication internes de l’appareil.
« Je sais que vous m’entendez, » continua la voix, avec cet accent traînant et méprisant que je reconnaîtrais entre mille. Celle de l’homme du siège 14A.
« Félicitations pour avoir réanimé le pantin. Mais ce n’était que le premier acte. Vous croyiez vraiment pouvoir transporter les données de l’Opération Phénix sans que nous nous en apercevions ? »
Le copilote se retourna brusquement, les yeux écarquillés. « Qui parle sur ce canal ?! C’est impossible ! »
L’homme ricana à travers les haut-parleurs. « Le vol 408 est désormais sous mon contrôle. Si vous voulez que cet avion atterrisse intact, Docteur Carter, vous allez m’apporter le dossier noir. Seule. À l’arrière de l’appareil. Vous avez cinq minutes. Après quoi, j’ouvrirai les portes de secours en plein vol. »
Le sang déserta mon visage. Le dossier noir. Les données de l’Opération Phénix, des informations si cruciales, si dangereuses, qu’elles justifiaient le meurtre d’un pilote et la mise en danger de centaines de vies innocentes.
« Docteur ? » murmura Sarah, qui venait de revenir dans le cockpit, pâle comme la mort, ayant entendu la transmission. « Que se passe-t-il ? Que veut-il dire ? »
Je regardai le copilote terrorisé, le commandant toujours inconscient luttant pour sa vie, et l’hôtesse de l’air tremblante. J’étais médecin. Mon serment était de sauver des vies. Mais aujourd’hui, le diagnostic était bien plus complexe qu’un arrêt cardiaque.
« Restez avec le commandant, » ai-je dit d’une voix que j’espérais plus assurée que je ne l’étais. « Préparez-vous à atterrir à tout prix. »
J’ai refermé mon dossier médical, m’assurant que le double fond secret, celui qui contenait la clé USB cryptée, était bien verrouillé.
Je me suis levée, repoussant la peur glaciale qui m’envahissait. L’homme raciste du 14A n’était pas un simple ignorant. C’était un agent, un tueur prêt à tout. Et il sous-estimait gravement la femme noire et obèse qu’il avait tant méprisée.
Je pris une grande inspiration et franchis la porte du cockpit, m’avançant dans le couloir sombre de l’avion, vers l’arrière, vers la confrontation finale.
Ce vol ne faisait que commencer. Et le véritable cauchemar allait prendre une tournure que personne n’aurait pu imaginer…
(À suivre…)
