Partie 2 :
La larme traça un sillon humide sur la poudre de riz immaculée de la femme. Le silence, lourd et poisseux, semblait s’être figé autour d’eux, créant une bulle étanche au milieu du brouhaha mondain. Les rires cristallins, le tintement des coupes de champagne, les accords mélancoliques du quatuor à cordes… tout cela n’était plus qu’un bruit de fond assourdi.
“Qui… qui es-tu ?” murmura-t-elle, sa voix tremblant à peine, mais trahissant une panique insidieuse. Ses yeux, d’ordinaire si assurés, fouillaient le visage crasseux du garçon, cherchant désespérément une réponse, un indice.
Le garçon ne répondit pas immédiatement. Il soutint son regard avec une intensité troublante, presque accusatrice. Ses yeux fatigués, d’un gris d’orage, semblaient lire au plus profond de son âme, là où les secrets les plus sombres étaient enfouis.
“Je suis celui qui reste,” finit-il par dire, sa voix enfantine résonnant avec une maturité effrayante. “Celui qui a attendu.”
La femme frissonna. La chaleur de la pièce semblait l’avoir quittée, remplacée par un froid glacial qui s’insinuait dans ses os. Elle serra les poings, ses ongles manucurés s’enfonçant douloureusement dans ses paumes.
“Je ne comprends pas,” balbutia-t-elle, cherchant à reprendre contenance. “De qui parles-tu ? Qui t’a dit que je me souviendrais ?”
Le garçon esquissa un rictus amer, qui n’avait rien d’un sourire. “Elle,” répondit-il simplement. “Celle qui n’est plus.”
Un murmure parcourut l’assemblée. Les regards, d’abord amusés ou curieux, se faisaient maintenant inquisiteurs. La présence incongrue de cet enfant sale et misérable au milieu de cette réception mondaine devenait de plus en plus gênante.
Un homme d’âge mûr, sanglé dans un smoking impeccable, s’approcha, le visage fermé. C’était Édouard, le mari de la femme, un homme puissant et influent, habitué à ce que tout lui obéisse.
“Que se passe-t-il, Éléonore ?” demanda-t-il d’une voix forte, cherchant à masquer son irritation. “Qui est cet enfant ? Et que fait-il ici ?”
Éléonore, la femme à la robe à perles, sursauta. Elle sembla sortir d’une transe, son regard passant du garçon à son mari, empli d’une confusion palpable.
“Je… je l’ignore, Édouard,” murmura-t-elle. “Il… il est perdu, je suppose.”
Le mari fronça les sourcils, son regard se posant avec mépris sur le garçon. “Où sont les domestiques ?” gronda-t-il. “Comment a-t-il pu entrer ici ? Qu’on le renvoie immédiatement !”
Mais le garçon ne broncha pas. Il resta planté là, défiant le regard noir d’Édouard avec une arrogance tranquille.
“Je ne partirai pas,” déclara-t-il, sa voix résonnant avec une autorité inattendue. “Pas avant de vous avoir donné ce qu’elle m’a demandé de vous remettre.”
Il plongea la main dans la poche de son t-shirt usé et en sortit un petit objet, qu’il tendit à Éléonore. C’était un médaillon en argent, terne et cabossé, accroché à une chaîne noircie par le temps.
Éléonore écarquilla les yeux, son visage blêmissant brusquement. Elle tendit une main tremblante vers le médaillon, l’effleurant du bout des doigts comme s’il s’agissait d’un objet sacré.
“Non…” murmura-t-elle, sa voix se brisant. “Ce n’est pas possible…”
Édouard, observant la scène avec une incompréhension grandissante, s’impatienta. “Qu’est-ce que c’est, Éléonore ?” demanda-t-il d’un ton sec. “Qu’est-ce que ce petit vaurien t’a donné ?”
Mais Éléonore ne répondit pas. Elle serra le médaillon contre sa poitrine, fermant les yeux, comme si elle cherchait à puiser des forces dans ce petit objet inanimé. Une nouvelle larme coula sur sa joue, plus chaude, plus douloureuse que la précédente.
Le garçon, observant sa réaction, esquissa un nouveau rictus, plus triste cette fois.
“Elle m’a dit de vous dire que le temps des secrets était révolu,” murmura-t-il, sa voix se perdant presque dans le brouhaha ambiant. “Que la vérité allait éclater au grand jour. Et que vous deviez vous y préparer.”
Sur ces mots, le garçon se détourna, son pas léger mais assuré résonnant sur le marbre blanc. Il s’éloigna vers la porte, fendant la foule des invités ébahis, qui s’écartaient sur son passage comme s’il était porteur d’une maladie contagieuse.
Éléonore resta figée, le médaillon serré contre son cœur, les yeux fixés sur la porte par laquelle le garçon venait de disparaître. Le silence autour d’elle semblait plus lourd que jamais, chargé de questions sans réponse, de secrets inavoués, de vérités enfouies.
Le mari, exaspéré, s’approcha d’elle, lui posant une main ferme sur l’épaule. “Éléonore, ressaisis-toi,” lui ordonna-t-il d’une voix basse, mais tranchante. “Nous avons des invités. Que signifie cette comédie ?”
Mais Éléonore ne semblait pas l’entendre. Son regard, perdu dans le vide, semblait fixer un point invisible, au-delà des murs luxueux du manoir. Elle rouvrit lentement la main, dévoilant le médaillon en argent.
À l’intérieur, gravé dans le métal, se trouvait un nom : “Juliette”.
Et une date : “14 juillet 1998”.
La date de la mort de sa sœur jumelle.
La date où tout avait basculé.
La date où le secret avait été scellé, à jamais.
Ou du moins, le croyait-elle.
Car le garçon venait de rouvrir la boîte de Pandore, et les démons du passé, libérés de leurs chaînes, allaient bientôt s’abattre sur elle, avec une fureur vengeresse.
Et ce n’était que le début…
