Partie 2:
Le goût amer de l’eau boueuse dans sa bouche n’était rien comparé à l’humiliation cuisante qui lui brûlait les joues. Clara, d’ordinaire si impeccable dans ses tailleurs de créateur, gisait au sol, son chemisier en soie ruiné, ses précieux dossiers éparpillés dans la rue sale. Autour d’elle, les regards des passants ne reflétaient aucune pitié, seulement une froide indifférence ou pire, un amusement cruel. Exactement comme elle l’avait fait pour la vieille dame aux oranges quelques minutes plus tôt.
Elle se releva avec difficulté, essayant pitoyablement d’essuyer la boue qui tachait sa jupe. “Mon sac !” cria-t-elle soudainement, se rappelant la raison de sa chute. Le jeune homme avait disparu, englouti par la foule parisienne.
Ce n’était pas n’importe quel sac. Il contenait non seulement son portefeuille et son téléphone, mais aussi – et surtout – les documents originaux de la fusion Gauthier-Lefèvre. Des documents qu’elle devait remettre à son patron dans moins d’une heure. Si elle échouait, des mois de manipulations impitoyables et de trahisons calculées pour obtenir cette promotion seraient réduits à néant.
Tremblante de colère et de panique, Clara commença à ramasser les papiers qui lui restaient. C’est alors qu’elle la vit.
La vieille dame.
Elle se tenait à quelques mètres de là, appuyée sur une canne dont le pommeau d’argent scintillait étrangement sous le faible soleil d’automne. Les oranges écrasées avaient disparu, remplacées par un calme olympien. La vieille femme ne souriait pas, mais ses yeux, d’un bleu perçant presque surnaturel, semblaient transpercer Clara de part en part.
“Vous !” hurla Clara, la voix brisée par le stress. “C’est un coup monté, n’est-ce pas ? Vous êtes de mèche avec ce voyou !”
La vieille dame ne répondit pas immédiatement. Elle fit un pas en avant, sa démarche soudain beaucoup plus assurée que l’image de la frêle personne qu’elle projetait plus tôt.
“Le monde, mademoiselle,” commença-t-elle d’une voix grave et rocailleuse qui fit frissonner Clara, “est un vaste métier à tisser. Chaque action est un fil. Vous avez choisi de tisser des fils épineux aujourd’hui.”
“Arrêtez vos sornettes !” rétorqua Clara, ajustant nerveusement une mèche de cheveux boueux derrière son oreille. “Je veux mon sac ! Savez-vous qui je suis ? Savez-vous pour qui je travaille ?”
Un léger rictus étira les lèvres minces de la vieille femme. “Oh, je sais exactement qui vous êtes, Clara Dubois. Jeune, ambitieuse, prête à écraser quiconque se trouve sur votre chemin pour atteindre le sommet de la tour de verre des Entreprises Gauthier. Je sais aussi que vous avez falsifié les rapports de votre collègue, Thomas, pour le faire renvoyer le mois dernier.”
Le sang de Clara se glaça. Comment pouvait-elle savoir cela ? C’était son secret le mieux gardé. Même son patron, l’impitoyable Marc Gauthier, ignorait l’étendue de ses manipulations.
“Qui… qui êtes-vous ?” murmura Clara, reculant d’un pas.
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“Je suis celle qui ramasse les morceaux brisés,” répondit la femme, s’approchant encore. “Je suis celle qui observe les équilibres. Et votre balance, Clara, penche dangereusement du mauvais côté.”
La vieille femme sortit quelque chose de la poche de son manteau usé. C’était le téléphone de Clara. L’écran était fissuré, mais l’appareil fonctionnait. Elle le tendit à Clara.
“Il y a un message pour vous. Je vous conseille de le lire. Et de réfléchir attentivement à vos prochaines actions. Ce jeune homme… il ne vous a pas seulement pris votre sac. Il a pris bien plus.”
Avant que Clara ne puisse poser une autre question, une camionnette de livraison passa bruyamment entre elles. Lorsqu’elle s’éloigna, la vieille dame s’était volatilisée.
Clara regarda son téléphone d’une main tremblante. Un seul nouveau message, d’un numéro inconnu.
Les dossiers de la fusion sont en sécurité. Du moins, en sécurité loin de vous. Thomas vous envoie ses salutations. Rendez-vous ce soir à 21h au vieux hangar des docks si vous voulez avoir une chance de sauver votre précieuse carrière. Venez seule.
Son cœur cogna violemment contre ses côtes. Thomas ? Le Thomas qu’elle avait fait licencier ? Comment avait-il pu s’organiser avec un voleur à la tire ? Et comment cette vieille femme, apparemment sénile, s’insérait-elle dans ce cauchemar ?
La boue séchant sur ses vêtements la démangeait, une métaphore parfaite de la situation dans laquelle elle s’était fourrée. Elle avait cru être la marionnettiste, tirant les ficelles dans l’ombre du monde de l’entreprise. Mais aujourd’hui, dans la rue, elle réalisait avec effroi qu’elle n’était qu’un pion sur un échiquier dont elle ignorait les règles et les joueurs.
La vieille dame avait dit qu’elle n’était pas simple. C’était un euphémisme. Il y avait une profondeur dans ses yeux, une connaissance ancestrale qui terrifiait Clara. La leçon n’était pas sur le statut, en effet. Elle portait sur des forces bien plus anciennes et bien plus redoutables que l’argent ou le pouvoir de l’entreprise.
Clara regarda sa montre. Elle avait cinq heures avant le rendez-vous. Cinq heures pour comprendre qui tirait les ficelles de sa chute soudaine. Cinq heures pour se préparer à affronter les fantômes de son passé.
Elle ramassa le dernier de ses dossiers vierges, froissé et taché. L’arrogance de ce matin semblait à un million d’années-lumière. Le karma l’avait frappée vite et fort, mais elle sentait au fond de ses os que ce n’était que le début. Les engrenages étaient en marche, et les secrets que la vieille femme gardait, tout comme ceux de Thomas et peut-être même de son propre patron, étaient sur le point d’exploser au grand jour.
La nuit aux docks promettait d’être longue, et Clara pressentait que les révélations qui l’y attendaient changeraient sa vie à tout jamais. Le vrai jeu venait tout juste de commencer.
